Les enfants d'Isadora de Damien Manivel © Shellac films
Critiques Danse Film

Les enfants d'Isadora

Le réalisateur Damien Manivel évoque la révolutionnaire Isadora Duncan, qui, en son temps, libéra la danse. Son film, Les enfants d'Isadora, retrace son héritage en se focalisant sur la transmission des danses d'un corps à un autre. Quitte à se complaire dans la contemplation et, du coup, à traîner quelque peu en longueur.

Par Nicolas Villodre publié le 14 oct. 2019

La danseuse et chorégraphe du début du XXe siècle, Isadora Duncan, est dans l’air du temps, de nouveau en vogue, pour ainsi dire. Jérôme Bel vient de s’en emparer tout en lui rendant hommage, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris. Après François Chaignaud dont on a encore en tête le « récital chorégraphique » (2017-2019), après Boris Charmatz dont on se garde en mémoire l’interprétation athlétique de L’Étude révolutionnaire (2008). Ces trois célébrités de la danse actuelle se sont vu transmettre les solos de Duncan par une spécialiste, Élisabeth Schwartz. En un sens, les chorégraphes contemporains sont tous des enfants d’Isadora.

Le jeune réalisateur Damien Manivel, pour son film consacré à un épisode tragique de la vie de la grande innovatrice, a fait appel à deux autres isadoriennes patentées, Amy Swanson et Laetitia Doat. Elles lui ont permis de reconstituer la variation ayant pour titre La Mère, chorégraphiée par la pionnière de la danse moderne après la mort tragique de ses enfants en 1913 – l’enfant qu’elle tentera d’avoir l’année suivante, pour compenser cette perte, mourra à sa naissance. L’accident de voiture qui fit la une des journaux en annonce un autre : celui d'Isadora Duncan elle-même, quatorze ans plus tard.

 

Ressusciter la danse

Faisons part, pour rester crédible, de quelques réserves quant à l’opus qu’il nous a été donné de voir sur grand écran. Depuis un certain temps déjà, radios et chaînes publiques de télévision bannissent de leurs programmes les documentaires, tant et si bien que l’on se croit obligé de mettre en scène des "docufictions". Les studios parisiens des Buttes-Chaumont ayant brûlé en même temps que l’école du même nom et que les réserves de costumes et d'accessoires en carton-pâte, on peut comprendre qu’un jeune réalisateur-producteur ait évité la reconstitution historique, ne serait-ce que pour des raisons budgétaires. Et qu’il ait préféré traiter, non de la danse en question, mais de sa transmission, de femme à femme.

Mais on a la sensation qu’au prétexte de contemplation le cinéaste fait traîner les choses en longueur ou, plus exactement, que ce qui aurait pu être traité sous forme de court métrage l’a été surtout pour rentabiliser les frais engagés par une diffusion sur petit écran et affronter la sortie en salle. Tantôt l’auteur a jugé nécessaire de faire une transition entre deux parties, tantôt il passe du coq à l’âne en abandonnant une protagoniste qui joue à l’apprentie chercheuse puis à la danseuse dans un luxueux studio de danse dont elle possède les clés. En outre, comme pour contourner la danse, la monteuse Dounia Sichov n’a pu empêcher le réalisateur de lui substituer un plan panoramique sur les spectateurs en contrechamp, façon Claude Lelouch dans le final des Uns et des Autres.

 

Les enfants d'Isadora de Damien Manivel p. Shellac films

 

Trouver son geste

Ceci dit, le sujet du film est intéressant ; la photographie, ce qu’il faut de léchée ; le cadre à l’ancienne, en 4/3, pour ne pas dire 1,37 ; le son impeccablement mixé et monté, avec une utilisation dynamique de la très belle étude pour piano de Scriabine ; les actrices, l’une, comédienne-enfant de la balle, Agathe Bonitzer, les autres, danseuses – une jeune trisomique douée pour cet art, Manon Carpentier et deux professionnelles, la Milanaise Marika Rizzi et la légende vivante Elsa Wolliaston.

Cette dernière boucle la boucle du film en même temps que de la danse libre initiée par Duncan. Avec Carolyn Carlson et Hideyuki Yano, Elsa Wolliaston est la personne qui a le plus contribué à l’apparition de la danse contemporaine en France. Des centaines de danseurs connus ou anonymes ont fréquenté ses cours à l’American Center de Paris et ailleurs. De fait, le film est, littéralement, touchant puisqu’il montre la danse comme un art tactile, qu’on s’approprie plus par le tâtonnement que par le regard. L’historien de la danse André Levinson, avec mauvaise foi, reprochait à Isadora Duncan d’avoir... les pieds plats. Or cette dernière estimait, ainsi que le rappelle l’ex-danseur Damien Manivel que « chacun doit trouver son propre geste. » Ce en quoi le legs isadorien ne se limite pas à un travail sur le répertoire mais à une réflexion de type socratique, à un cheminement intérieur.


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