Katatjatuuk Kangirsumi - Chants de gorge à Kangirsuk de Eva Kaukai et Manon Chamberland
Critiques cinéma festival

Les filministes

À Montréal, le festival les Filministes met en lumière le travail de réalisateurs et réalisatrices pour qui le féminisme n'est pas une étiquette, mais une façon de capter et créer. Regard dans le rétroviseur sur l'édition 2020 : un parcours ouvert de cinq longs et plus d’un trentaine de courts métrages, documentaires ou de fiction, qui suivent autant la vie d'une docteure en Syrie que l'enlèvement criminel de femmes autochtones au Canada.

Par Cassandre Langlois publié le 1 sept. 2020

Les Filministes, se dédient depuis 2015 à la programmation de films qui encouragent la réflexion sur des enjeux féministes contemporains, donnent la parole à des minorités de l’industrie du cinéma. Si l’équipe des Filministes - Soline Asselin, Anne-Julie Beaudin, Gabrielle Doré, Maha Farah Elmir et Coppélia La Roche Francoeur - s'est consacrée à la projection d'une poignée d’œuvres cinématographiques pour les premières années, depuis 2018, elle concentre son activité sous la forme d’un festival. Les films sélectionnés ne sont pas uniquement réalisés par des femmes, mais les Filministes ont bien pour ambition de rendre visible des réalisatrices du monde entier.

 

Disparitions et dissidences

L'édition 2020 s'ouvre au Théâtre Plaza avec la projection de Katatjatuuk Kangirsumi - Chants de gorge à Kangirsuk. Dans ce très court métrage de 2018, Eva Kaukai et Manon Chamberland pratiquent l’art inuk du chant de gorge dans une plaine enneigée du Nunavik au nord du Québec. Variant d'une région à l'autre ces jeux vocaux à la dimension chamanique, sont performés par deux femmes se tenant face à face. Ils ne s'arrêtent que lorsque l'une d'entre elle s'essouffle ou rit. À l'instar des juenes générations qui portent la culture inuite, les deux réalisatrices nous montrent combien cette tradition millénaire, longtemps proscrite par les missionnaires chrétiens, s'est aujourd'hui transformée en revendication identitaire.

La première québécoise de Rustic Oracle de Sonia Bonspille Boileau enchaîne le pas. La réalisatrice y prend à bras le corps la question des meurtres et des disparitions de femmes et de filles autochtones. Ces crimes organisés, qui s’inscrivent au sein d’un génocide culturel qui touche ces populations depuis plusieurs siècles, ont d’ailleurs donné lieu à une importante enquête publique ouverte en 2016 au Canada. Le film met en scène une mère, accompagnée de sa fillette de huit ans, qui tente de retrouver son aînée, disparue de la communauté mohawk, l’une des six nations de la confédération iroquoise. Ces peuples autochtones nord américains, qui parlaient originairement les langues iroquoises, vivent aujourd’hui dans certains états américains, en Ontario au Canada et dans le sud-ouest du Québec. Sonia Bonspille Boileau place son intrigue à la fin des années 1990, à Kanesatake, terre de résistance mohawk il y a une trentaine d’années, située près de la municipalité d’Oka au Québec.

 

 

Qu’en est-il de la relation des femmes avevc la dissidence politique ? En parallèle de la journée internationale des droits des femmes, la soirée de clôture du festival s’est consacrée à cette question. Dans le court métrage Youth (2018) de Kristin Li, la mère de l’artiste visionne un film de propagande du mouvement d’envoi à la campagne des jeunes instruits chinois - les zhiqing - dont elle a fait partie. Cet exode forcé a été organisé par la politique autoritaire de la République populaire de Chine, de 1968 jusqu’à la fin des années 1970. Ici, comme très souvent dans son travail, Kristin Li s’intéresse aux formations contemporaines du pouvoir et tente, à travers le prisme de la « re-contextualisation », de révéler les contraintes qui nous enclavent. En miroir, Susanna Lira, dans Torre das donzelas - La tour des demoiselles de 2019, donne, quant à elle, la parole à un groupe d’anciennes prisonnières politiques du début des années 1970, sous la dictature militaire brésilienne. Étonnamment, ces femmes, dont l’ex-guérilla et présidente Dilma Rousseff, témoignent davantage de brefs instants de partage et de complicité plutôt que les tortures qui leurs ont été infligées. Au sein d’un dispositif de reconstitution évoquant leur cellule d’incarcération, elles communiquent ainsi, quarante-cinq ans après, leurs souvenirs, comme pour mieux rappeler que faire preuve de résistance, c’est rester libre.

 

 

Soignants et résilients

« Soigner et résister : vivre en contexte de guerre » titre, par ailleurs, l’un des parcours du festival. Après Les derniers hommes d’Alep (2017), Firas Fayyad s’attache, une nouvelle fois, à relater le conflit syrien. Dans The Cave (2019), film éprouvant, aux images percutantes, tourné sans voix off et interview face caméra, on suit le quotidien d’Amani Ballour et de son équipe. En pleine guerre civile, cette femme pédiatre dirige (rare femme à avoir ce statut dans une Syrie patriarcale) un hôpital souterrain à la périphérie de Damas. Sous l’infinie déjection de bombes du régime syrien et de la Russie, enfants et adultes y sont transportés en urgence. L’attaque chimique de 2018 finit par engendrer la fuite de ces derniers résistants. Sélectionné dans la catégorie du meilleur documentaire aux oscars 2020, le film nous renvoie à l’indifférence mondiale devant un conflit qui perdure depuis maintenant près de dix ans.

 

 

En soulevant des formes de résiliences, les Filministes se font aussi le réceptacle d’un certain nombre de récits sur la pluralité des intimités et des sexualités. Holy Trinity (2019), film haut en couleurs de Molly Hewitt, ouvre la voie à une réflexion sur les esthétiques et les imaginaires queer. La réalisatrice y joue le rôle principal : Trinity, jeune travailleuse du sexe qui, après avoir sniffé un aérosol, se dote de la capacité à communiquer avec les défunts. Singled (out) (2017), documentaire conçu par Ariadna Relea et Mariona Guiu, quant à lui, revient sur l’histoire de cinq femmes célibataires, vivant en Australie, Chine, Turquie et en Espagne. À travers les voix de plusieurs experts issus des domaines de la sociologue, du droit et de la démographie, on partage leur choix de vie dans une société où le couple est une norme encore bien ancrée.

 

> Les Filministes a eu lieu du 4 au 8 mars à Montréal ; The Cave de Firas Fayyad prochainement en salles