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Critiques Théâtre

Les furtifs

Pour adapter au théâtre le roman d’Alain Damasio, Les Furtifs, Frédéric Deslias imagine un dispositif sonore immersif. Casque sur les oreilles, le spectateur est plongé dans un univers tendu entre cauchemar et quête d’émancipation.

Par Christiane Dampne publié le 12 mars 2020

Tout commence au creux de nos oreilles, par la voie granuleuse du comédien Guillaume Hincky, soutenue par une composition sonore subtile et rythmique. Sur scène, la silhouette en contre-jour d’un homme nu explore l’espace d’un cube à la recherche d’un furtif, être hybride insaisissable. Une scène tendue sur un fil ténu, tenu jusqu’au bout, qui fait tanguer nos repères pour mieux nous plonger dans l’univers du roman.

L’histoire se situe dans un futur proche. 2040 : La France subit la domination totale des multinationales. Cannes a été achetée par Warner, Paris par LVMH, Orange par Orange. Le clivage social se traduit en accès à l’espace. Si tu es Standard, tu as accès à 50 % des rues de la ville, Premium, tu as accès à 70 % et Privilège, à 100 %. Le contrôle s’effectue via une bague de géolocalisation et d’amendes automatisées. Les furtifs, figures de résistance, sont les seuls à ne pas laisser de traces, dotés de facultés inouïes de métamorphoses. Dans cette société intégralement soumise au « technocon », un père cherche sa petite-fille disparue avec les furtifs.

 

LES FURTIFS - TEASER from LE CLAIR-OBSCUR on Vimeo.

 

De ce roman multistrates de 688 pages qui entremêle anticipation sociale, histoire familiale, inventions langagières, pamphlet politique, quête de l’insaisissable et de l’invisible, remise en cause existentialiste de nos sensations, Frédéric Deslias resserre les enjeux en privilégiant la quête du père et la critique politique. Durant 2 heures, la dramaturgie familiale prédomine donc, complétée par des récits de résistance citoyenne. Construite en 8 tableaux, la pièce repose sur les épaules de quatre comédiens, d’un espace scénique très dépouillé constitué de petits modules blancs, d’un dispositif technologique multimédia – vidéo, paysages en 3D, caméra thermique et casque audio. Avant de passer à la mise en scène, Frédéric Deslias a été sound designer pour le spectacle vivant pendant une quinzaine d’années. Le son a été sa première école et ce n’est donc pas par hasard qu’il sert de point de départ à la pièce. Avant de déployer le roman sur le plateau, l’artiste a d’ailleurs commencé par réaliser une création radiophonique des Furtifs l’an dernier. Le casque permet de jouer sur les effets binauraux et de spatialisation et de renforcer l’intimité avec les personnages. Ce choix de l’immersion sonore, pourtant, n’est pas poussé jusqu’au bout. Pour montrer l’invisible – puisque les furtifs, justement, vivent hors du regard – les trouvailles scéniques qui usent de caméra et de projection de fréquences sont peu convaincantes. L’affranchissement du visuel aurait gagné à être encore plus radicale, en cohérence avec la réflexion d’Alain Damasio sur la prédominance de la vue et la nécessité de sa « destitution ». 

 

> Les furtifs d’Alain Damasio, mise en scène Frédéric Deslias a été présenté les 14 et 15 février à l’Hexagone, Grenoble, dans le cadre de la Biennale Experimenta. Les 3 et 5 juin à la Comédie de Reims