Avant les gens mourraient de (LA) HORDE, © D.R.

Les Huns et les autres

(LA) HORDE

Produite l’an dernier à Montréal, la pièce du quatuor créatif (LA)HORDE, Avant les gens mouraient, vient tout juste d’être présentée en première française – avec succès – à l’Auditorium Saint-Germain, vous savez ?, le fameux M.P.A.A, dans le cadre des « Denses journées de la danse ».

Par Nicolas Villodre publié le 12 mai 2015

L’Amérique, francophone ou pas, ayant besoin d’exalter son folklore, y compris le plus récent, encore adhérent au contemporain, passe aisément du coq à l’âne, du vernaculaire à l’actuel, de l’indianité aux Temps modernes. Nouveau monde rime avec nouveau mode. C’est au Québec que (LA)HORDE plus ou moins s(auv)age qu’est le collectif formé en 2011 par Marine Brutti, Jonathan Debrouwer, Arthur Harel et Céline Signoret a abordé une danse à la mode, le Jump, qui sonne un peu comme le Krump, mais néanmoins s’en distingue. Et qui s’accompagne de douces mélodies techno, hardcore ou gabber, allant tout de même du 150 au 300 bpm (mazette!), en y faisant travailler les élèves de l'École de danse contemporaine de Montréal (l’E.D.C.M.T.L).

Transmise non plus comme autrefois de bouche à oreille, par démonstration ou mimétisme, par le 45 tours ou la radio, par la télé, mais par les réseaux pour une fois sociaux, cette danse urbaine ne donne pas l’impression de l’être. Qui dit horde dit discorde. Il est patent (et même épatant) que le Hard Jump, entre deux courses sur place, deux sautillements extrêmement vifs, deux quarts de tours surprenants, deux coups de pied de l’âne gestuels, mime la bagarre, la rivalité, la querelle – la typicité du défi de la sorte stylisé n’annonce pas le combat façon « shadow boxing » mais, au contraire, le désamorce, l’exorcise. Les interprètes ne toisent pas le public dans un but représentatif (= théâtral), le considérant d’emblée comme hostile dans un affrontement symbolique tribal à la West Side Story, mais usent de références suggérant l’adversité. Il s’agit ici, comme dans le dispositif dans son ensemble, de poses et de postures chorégraphiques.

Il convient de les lire, de les interpréter ou de les jauger comme des signes parmi d’autres. On pense, par exemple, aux tenues casual ou relax rappelant celles, traditionnelles, des salles de gym tonique, conçues par Marie-Claude Jabert, en partie inspirées des articles aux trois bandes designées par les héritiers d’Adolf Dassler. Soit dit en passant, le jeunisme, pour ne pas dire le juventisme, de l’entreprise qui a abouti au recrutement d’une seule classe d’âge, comme on le disait autrefois à l’armée ou au service militaire, est ambigu, quoique probablement justifié par l’institution d’où sont issus les interprètes ainsi que par les qualités physiques, cardiaques, sportives requises par la performance, au sens fort du mot.

À cet égard, il nous faut mentionner la quinzaine d’artistes distribués : Guillaume Archambault-Lelièvre, Catherine Dagenais-Savard, Salina Lena Demnati, Camille Dubé Bouchard, Camille Gachot, Sofia Olivia Garon Orellena, Naomi Hilaire, Audray Julien, German Martinez, Justine Parisien-Dumais, Julie Robert, Sovann Rochon-Prom Tep, Samantha Savard-Lamothe, Stefania Skoryna, Heidi Trudeau. Et saluer comme il se doit le compositeur de la bande-son bruitiste (au sens futuriste du terme), Guillaume Rémus, ainsi que le concepteur de la lumière, Thomas Godefroid, qui, après avoir laissé la régie régler à vue la bonne hauteur des rampes, le public installé et la salle encore éclairée, joue avec une froideur glaciale de stade de foot, des fondus clairs-obscurs, et, au finale, une série d’effets stroboscopiques.

Sans impliquer de virtuosité particulière, le tempo endiablé, le temps binaire et l’unisson requis par le Jump exigent en revanche, on l’aura compris, une dépense énergétique insigne, une clarté expressive, une discipline de fer. Tout semble codé, fixé, verrouillé. Difficile, donc, au stade de la représentation, de faire valoir l’imprévu, l’impro, la fantaisie du jour. Malgré tout, les jeunes danseurs (une douzaine de filles pour seulement trois costauds) qui, comme on dit de nos jours, ne sont pas là pour poser du lino, parviennent à exécuter sans faille les enchaînements les plus complexes exigés par la chorégraphie, voire, par endroits, à délivrer leur propre exercice de style dans des variations les tirant du groupe, les sortant du lot, les mettant en vue que ce soit sous une douche fluorescente, côté cour, ou un cercle de lumière au centre du ring.

Le reste de la troupe se pose ou se repose alors sur les deux barrières métalliques faisant office de décor, tandis que nous autres, simples spectateurs, restons enfoncés dans nos fauteuils d’orchestre.

 

Avant les gens mourraient de (LA) HORDE a été présenté les 8 et 9 mai à l’Auditorium Saint-Germain, Paris.