<i>Les idoles</i> de Christophe Honoré, Les idoles de Christophe Honoré, © Jean-Louis Fernandez.
Critiques Théâtre

Les Idoles

Christophe Honoré

Paris, début des années 1990, épidémie du sida. On se croirait presque dans un roman d’Albert Camus mais non, c’est un souvenir de jeunesse de Christophe Honoré : celui de la mort précoce de ses idoles. Sa nouvelle création redonne corps et voix aux six personnalités qui ont façonné son identité artistique – Jacques Demy, Bernard-Marie Koltès, Cyril Collard, Hervé Guibert, Jean-Luc Lagarce et Serge Daney – dans un combat lumineux contre la mort.

Par Amalia Dévaud publié le 24 sept. 2018

 

 

Les Idoles fait partie d’un cycle portant sur la vie et l’œuvre des figures marquantes de l’adolescence de Christophe Honoré. Déjà dans Nouveau Roman (2012), pièce mettant en scène les écrivains du célèbre mouvement littéraire français, il donnait la parole à ceux qui ont révolutionné la littérature par leur refus des formes convenues. À leur image, les idoles de sa dernière création sont indomptables et avant-gardistes, n’obéissant qu’à l’impératif de liberté dicté par leur mode de vie.

Entre le désir et la mort, entre passion amoureuse et sida, Les Idoles repose sur une schizophrénie qui amène le metteur en scène à travailler par fragments narratifs contrastés. Sur les traces du poète Ezra Pound, dont Les Cantos retracent chronologiquement l’histoire des cultures anciennes et modernes, il construit sa pièce en quinze fragments qui décrivent les différentes étapes de la maladie. De Mauvais sang, à Mon sida, en passant par Corps perdu et Corps glorieux, le spectacle aborde plusieurs thématiques : le choix de l’aveu ou du silence sur la maladie ; l’engagement activiste ou l’isolement des artistes atteints du virus ; l’adieu aux êtres aimés. C’est dans ce cadre dramaturgique superbement maîtrisé et mesuré qu’advient, par contraste, la parole impulsive et volubile des six artistes. Ils s’aiment ou se détestent, se frôlent ou se repoussent, Demy (Marlène Saldana) méprisant ouvertement Guibert (Marina Fois) d’étaler la maladie dans ses écrits, tandis que Guibert lui reproche de garder le secret.

 

Joyeuse danse funèbre

À leurs tempéraments de feu, bouillonnants d’émotions, répond un décor sinistre : une sorte d’entrepôt en métal et béton, aux tons verdâtre et gris. Seules quelques chaises rouges et un poster accroché au mur (« rêver ») apportent une touche de couleur. L’intemporalité de leurs vêtements suggère que l’espace scénique se situe dans un hors-temps, celui d’une mort déjà advenue. Nous sommes dans l’après, dans l’antichambre de la mort qui se raconte depuis la vie. Car il est évident que Les Idoles se trouve du côté des vivants, dans l’héritage de leurs œuvres qui palpitent encore et dont le verbe ne s’est jamais éteint. Encore moins oublié. La scénographie le prouve : si, d’apparence, elle ne montre au spectateur que le vide et l’immobilité du lieu, elle se révèle en réalité très vivante et fonctionnelle. De ses recoins cachés, sortent en quelques instants un mur d’enceintes, un micro, ou une caméra sur trépied. Les personnages s’expriment et se déplacent sur scène de façon si fluide et orchestrée qu’ils nous font oublier la froideur du décor.

Outre une dramaturgie dont l’excellence nous a fait traverser ces deux 2h30 comme 2 mn en amour, la grande force du spectacle réside dans son rythme. Les déplacements rapides et quasi chorégraphiés des personnages les placent immédiatement du côté de la vie et de l’émotion. On y voit une référence directe aux Jours étranges du chorégraphe français Dominique Bagouet, mort du sida en 1992. De ce premier choc artistique, Christophe Honoré se souvient de danseurs qui « dansent pour l’autre. Pour le séduire, l’entraîner, lui résister. Ils dansent dans l’éventualité du sentiment amoureux. Danse de couple, de salon. D’un mur d’enceintes à l’autre. Ils vivent pleinement, et la musique qui se suspend, reprend, bégaye, les élève dans un mouvement unique ». La pièce contient elle aussi plusieurs scènes de danse, métaphorisant avec tendresse ou sauvagerie leurs amours vécues. Le jeu des comédiens repose également sur cet impératif rythmique, se révélant tantôt soutenu tantôt relâché selon les phases de la maladie.

À la question originelle du spectacle, « Comment danse-t-on après ? », Christophe Honoré nous suggère la possibilité d’une voie tracée sans la présence de ses idoles. Un chemin d’humour, de légèreté et de mouvement, de musique aussi, afin de ne pas se complaire trop longtemps dans la peine. Et pouvoir faire avec.

 

> Les Idoles de Christophe Honoré a été créé du 13 au 22 septembre au Théâtre Vidy-Lausanne.

Les 3 et 4 octobre au Parvis, Tarbes ; du 10 au 13 octobre au Théâtre de la Cité, Toulouse ; du 8 au 10 novembre au Théâtre de la Criée, Marseille ; du 15 au 17 novembre au Tandem, Douai ; du 23 au 30 novembre au TNB, Rennes ; du 12 au 14 décembre au TAP, Poitiers ; du 8 janvier au 1er février à l’Odéon, Paris ; les 6 et 7 février à la Comédie de Caen ; du 14 au 16 février à MA, scène nationale du Pays de Montbéliard et au Granit, Belfort