Vue de l’exposition de mountaincutters, « Les Indices de la respiration primitive », La Verrière (Bruxelles), 2021 © Isabelle Arthuis / Fondation d’entreprise Hermès
Critiques arts visuels

Les Indices de la respiration primitive

Plutôt que de nourrir le rêve de coloniser Mars, le duo mountaincutters préfère chercher dans la terre ce qui pourrait reconnecter les êtres humains avec eux-mêmes. Leur exposition Les Indices de la respiration primitive met en lumière les ruines de la société industrielle tout en permettant d’éprouver les processus qui l’ont menée à sa perte.

Par Rémi Guezodje publié le 31 août 2021

Imaginez un lieu à part, une parenthèse, qui se situerait dans une friche industrielle, ou plutôt un ancien décor de cinéma : un film qui aurait pour cadre une usine nucléaire abandonnée, comme un fantasme post-apocalyptique. Les objets qui composent l'installation du duo mountaincutters concentrent la chaleur provoquée par le passage de la lumière à travers la très grande verrière de la Fondation d’entreprise Hermès à Bruxelles. Cloches en verre, structures et tubes en métal, lampe à sodium, sculptures en terre cuite, feuille de cuivre, sable… tous les éléments gisent au sol à la merci des métamorphoses provoquées par les conditions d’exposition : le flétrissement du papier, les nuances violettes sur le cuivre, la température du métal, la couleur des mixtures. Assorties d’une vidéo qui emprunte à Hand Catching Lead (1968) de Richard Serra, dans laquelle un bras humain ouvre et ferme mécaniquement sa main attrapant au hasard des objets en chute libre, ces transformations semblent prendre directement le visiteur à partie : Qu’est-ce qui se trouve déjà sous terre ? Qu’est-ce que les humains d’aujourd’hui laisseront derrière eux ?

 

La stratégie de la terre brûlée

Les Indices de la respiration primitive est une exposition qui dessine à même le sol une énigme, un puzzle que l’on assemble à mesure que l’on découvre l’espace et les relations formelles entre les objets. Alors qu’il est aujourd’hui de plus en plus étrange d’entrer en contact physique avec des inconnus, de se serrer la main, mountaincutters pense une forme de contact passant par les sédiments, les matières organiques et leurs mutations. Dans un récipient en métal, on remarque un organisme visqueux et non répertorié à la faveur de la lueur émise par une lampe à sodium posée à côté. À s’y pencher de plus près, il s’agit de petites sculptures « de contact » en terre cuite que le visiteur est libre d’emporter. Pour le duo, le contact entre humains semble ne pouvoir s’établir que par le truchement de la terre, en prenant par exemple en main les poignées de chaque côté de la sculpture. Manière de souligner que nous sommes tous reliés par ce que nous foulons des pieds chaque jour.

 

L’humain, une matière parmi les autres

En déambulant dans l’espace tout en enjambant quelques œuvres – c’est inévitable si l’on veut observer tous les angles de l’installation –, le visiteur fusionne avec cet écosystème aux allures de laboratoire où l’on peut comparer les micro changements du métal lorsqu’il est au contact du soleil, tester des réactions chimiques sur du papier, éprouver la résistance du verre quand il sert à fabriquer des roues pour des contreforts. Ces dépouilles d’outils, de dessins, de matériaux industriels parsemés comme sur un site archéologique déserté tendent un miroir sombre et trouble à la société qui les voit naître, entre memento mori et mythe d’un retour prochain à la terre. On y ressent le rythme auquel les matières changent, jusqu’à devenir de la poussière, puis une fine couche d’humus pour finir par recouvrir la strate précédente. Tout mouvement, même la respiration, laisse une trace, comme le rappelle une sculpture que mountaincutters a façonné en soufflant du verre dans un trou de terre. Échaudé ou accroupi, en constant mouvement, on s’y retrouve nous-même intégré en tant que matière changeante sous la pression de l’installation qui donne l’impression que les murs de la salle d’exposition sont sur le point de s’effondrer. Au sein de ce concert de réactions en chaîne et de surprises, l’humain, mis en espace lui aussi, finit par trouver sa place parmi les rebus et les trophées d’une civilisation industrielle aussi fantasmée que désuète.

 

 

> mountaincutters, Les Indices de la respiration primitive, jusqu’au 11 septembre à la Verrière Fondation d’entreprise Hermès, Bruxelles

Légendes : Vue de l’exposition de mountaincutters, « Les Indices de la respiration primitive », La Verrière (Bruxelles), 2021 © Isabelle Arthuis / Fondation d’entreprise Hermès