<i>Les larmes de Barbe-Bleue</i> de Mathieu Bauer, Les larmes de Barbe-Bleue de Mathieu Bauer, © Jean-Louis Fernandez.
Critiques Théâtre musical

Les larmes de Barbe-Bleue

Mathieu Bauer transforme La Pop en boîte crânienne et nous invite à naviguer dans la genèse du Château de Barbe-Bleue, unique opéra de Béla Bartók. Ce faisant, il livre une petite perle scénique non identifiable, à traverser en flottant, les yeux parfois fermés. 

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 24 nov. 2017

Ce soir-là, La Pop a les allures d’un cerveau créatif en pleine ébullition. Portraits d’hommes et femmes en pleurs suspendus à des cordes à linges, coin bibliothèque remplis de livres et de carnets de notes, images de documentation collées à mêmes les parois du bateau : Mathieu Bauer ne nous invite pas tant dans le château de Barbe-Bleue, que dans l’imaginaire d’un Béla Bartók sur le point de composer son unique opéra (du même nom). Seule à porter la narration, Evelyne Didi incarne – sans qu’il soit toujours possible de faire la distinction – le compositeur et Judith, la dernière femme du châtelain-assassin. En interprétant ces deux personnages, elle mène de front une double enquête, à travers les sources d’inspiration du musicien d’un côté ; à la recherche du secret de Barbe-Bleue de l’autre. Mais en sous texte, c’est la réflexion de Mathieu Bauer qui se faufile, lui qui s’interroge sur le pouvoir des émotions, qu’elles nous rapprochent de l’Autre ou nous guident vers la connaissance. 

Habitée par ses rôles, la comédienne se balade, au sens propre comme au figuré. Elle se fraie un chemin dans une matière textuelle dense, ponctuée de références, tantôt énoncées, tantôt diffusées à la radio. Où l’on apprend, dans un patchwork méticuleux, l’importance des chants folkloriques hongrois dans la recherche de Béla Bartók, ou encore celle des études anthropologiques sur « les pleureuses » ; où l’on approche une partition musicale comme une recette de cuisine, ou un roman (fiches de personnages) et où l’on déroule des notes comme un parchemin plein de sang et de larmes. Evelyne Didi ne cesse, également, de déplacer l’espace tout en longueur de la péniche, pourtant particulièrement difficile à apprivoiser.

Avec beaucoup d’élégance, Mathieu Bauer tire parti de cette contrainte spatiale en livrant une scénographie inventive qui – à l’image de ces fameuses larmes de Barbe-Bleue qui ont guidé sa réflexion – ne cesse de déborder. Plutôt que de chercher un point central où faire converger les regards, il diffracte les théâtres de l’action en plusieurs minuscules écrins scéniques situés de part et d’autre : ici une cuisine, là un salon, au centre l’espace propice à déployer une pensée artistique, et au fond, sur une estrade, une salle de concert qui servira d’apothéose au spectacle. Où qu’il tourne son regard, le spectateur est rattrapé par les signes de la fiction. Ainsi projeté dans un dispositif quasi-immersif, il finira par se balader à son tour, laissant son esprit vagabonder sans peur de se perdre, bercé par le rythme enveloppant d’un vieux conte pour enfant ; la musique composée par Sylvain Cartigny et le bateau qui tangue.

 

> Les larmes de Barbe-bleue de Mathieu Bauer a été créé du 7 au 10 novembre à la Pop, Paris