Tajwal, d'Alexandre Paulikevitch © Caroline Tabet

Les lucioles de Beyrouth brillent dans nos contrées

Yalda Younes / Alexandre Paulikevitch / Nancy Naous

 

Le festival DañsFabrik du Quartz, Scène nationale de Brest s’ouvrait cette année à de singuliers regards venus du monde arabe. Et notamment celui d’Alexandre Paulikevitch, visible à Poitiers ces 26 et 27 mars.

Par Cathy Blisson publié le 26 mars 2014

 

Quand la chorégraphe-danseuse Yalda Younes s’est vu confier une fenêtre de programmation sous forme de carte blanche sur la 3e édition du festival DañsFabrik, elle a très vite pensé à « Survivance des Lucioles » (1), réponse du philosophe Georges Didi-Huberman à un texte particulièrement pessimiste de Pasolini. « Il y a tout lieu d’être pessimiste, mais il est d’autant plus nécessaire d’ouvrir les yeux dans la nuit, de se déplacer sans relâche, de se remettre en quête des lucioles. (…) Les lucioles, il ne tient qu'à nous de ne pas les voir disparaître. Or, nous devons, pour cela assumer nous-mêmes la liberté du mouvement, le retrait qui ne soit pas repli, la force diagonale, la faculté de faire apparaître des parcelles d'humanité, le désir indestructible. Nous devons donc nous-mêmes – en retrait du règne et de la gloire, dans la brèche ouverte entre le passé et le futur – devenir des lucioles et reformer par là une communauté du désir, une communauté de lueurs émises, de danses malgré tout, de pensées à transmettre. Dire oui dans la nuit traversée de lueurs, et ne pas se contenter de décrire le non de la lumière qui nous aveugle. »

En concertation avec Matthieu Banvillet, directeur du Quartz de Brest et fondateur de DañsFabrik, Yalda Younès a donc rassemblé des artistes qui ne seraient surtout pas les représentants d’un pays. Mais des lueurs que Beyrouth verrait briller, à la marge d’un paysage culturel établi sous les feux des projecteurs médiatiques. Des artistes pas forcément émergents, mais déterminés à maintenir une indépendance face aux pressions politiques et financières comme aux effets de mode téléguidés par le marché. Aux côtés des chorégraphes/danseurs Nancy Naous, Danya Hammoud, Khouloud Yassine et Alexandre Paulikevitch, DañsFabrik fait donc une place au compositeur Maurice Louca (un des pionniers de la musique expérimentale égyptienne), aux musiciens venus du Liban, d’Égypte, de Palestine et d’Irak qui bravent les frontières pour se retrouver au sein du groupe Alif Ensemble, aux plasticiennes Rania Stephan (vidéaste) et Tanya Traboulsi (photographe libano-autrichienne).

À l’image de Georges Didi-Huberman (« l’un des rares penseurs contemporains qui cherche les portes ouvertes »), les artistes invités par Yalda Younès naviguent à contre-courant des marchés et des modes, au-delà des genres et des communautés, creusant des itinéraires bis pour (re) penser le monde plutôt que de s’exprimer au nom de…

 

Au nom de dieu « le miséricordieux »

Vendredi 21 mars, 22h30. Les écrans de surtitrage du « Petit théâtre » du Quartz affichent à toute allure un message de bienvenue « au nom de Dieu, le Miséricordieux le Très Miséricordieux », aux « acteurs de tous bords et domaines, engagés dans le processus d’édification de la Nation » : « Si nous sommes réunis ce soir c’est bien dans le but de fusionner pour ne plus former qu’une seule et même entité. Regardons dans la même direction et soyons fiers de tous ces exploits que nous avons pu accomplir en termes de liberté, d’ouverture et de transparence, de cohabitation, de diversité, de pluralisme, de modernisme, de progrès, de dialogue, d’équité, de tueries et crimes, de despotisme, de vol et pillages, de violence, de sauvagerie et d’oppression. (…) Que la paix et le salut de Dieu soient avec vous. » 

Le ton est donné. Il y aura de l’humour un brin caustique, et tous ceux qui parlent « au nom de » pour s’assurer une légitimité peuvent aller se rechausser. Avec These shoes are made for walking, Nancy Naous explore les façons dont les corps incorporent les violences qui les traversent. A partir des mouvements traditionnels de la Dabkeh (pieds frappant énergiquement le sol, et vibrations d’épaules) et de la danse orientale (impulsions initiées par le bassin), la chorégraphe invente une gestuelle évocatrice de ces événements en cours dans le monde arabe que l’occident relie à un « printemps » fantasmé. Entre rage de vivre et accablement, un corps de femme et un corps d’homme se débattent pour dépasser les contradictions qui les fragmentent, les agitent de soubresauts, les transforment en drôles d’automates, paralysent l’un – littéralement scratché au fauteuil d’où il observe le monde tournoyer –, et hystérisent l’autre – se réaccordant sans relâche, entre censure et harcèlement.

 

Au nom de la guerre et du 4e mur

Pour le commun des spectateurs français, l’artiste libanais est forcément un artiste engagé. Et ceux qui traversent nos frontières le sont souvent dans le propos. Née au milieu des années 1970 avec le début de la guerre civile, Nancy Naous dit n’avoir pas pu faire autrement que d’évoquer les déflagrations retentissant dans des corps toujours marqués au sceau du tabou. Reste que persister à danser quand tout peut s’arrêter du jour au lendemain, est déjà en soi un geste politique. Surtout quand aucune politique culturelle ne vient soutenir des artistes souvent condamnés à créer dans leurs salons. Khouloud Yassine refuse d’inscrire son travail dans une quelconque case activiste. Ce qui finirait presque par ressembler à une forme de militantisme. « C’est comme si tout devait tourner autour de l’actualité, de la tension, de l’insécurité… On vit déjà dans un état d’alerte 24h sur 24, toujours sur le fil. Moi j’ai besoin et envie de jouer en dehors de ça. On a aussi une vie au quotidien. »

Ce samedi 22 mars, au Quartz de Brest, Khouloud Yassine joue Le silence de l’abandon, petite forme d’une dizaine de minutes piochée dans une série de miniatures de son cru. Elle s’y présente seule à quelques centimètres d’une vingtaine de spectateurs, assis en arc de cercle autour d’elle. Et elle sourit, désarmante. A chacun, dans le silence. Abolissant avec la plus extrême bienveillance ce 4e mur qu’on érige volontiers au-delà des scènes de spectacle. Traversant un espace de trouble et d’intimité avec celui qui reste grave et celui qui sourit, celui qui fixe ses pieds et celui qui lui rend son regard. Selon les cas, ça peut aller jusqu’à une larme ou un petit rire nerveux, qu’elle ne réprime pas. Et puis elle s’éloigne, aussi doucement qu’elle était entrée dans le face à face, à reculons, à force de mouvements de hanches. Laissant le sourire s’estomper pour nous balayer collectivement du regard.

 

Au nom de ta mère « la pute »

Samedi 22 mars, 22h30. Les écrans de surtitrage du « Petit théâtre » du Quartz affichent cette fois une flopée d’injures. Fiotte. Lopette. Suceur de bites. Pute à arabe. Enculé de pédé. Ta sœur la pute. Soit quelques-unes des joyeusetés (édulcorées par la traduction, jure-t-il) qu’Alexandre Paulikevitch se voit adresser quand il arpente les rues de Beyrouth. D’autant que pour produire Tajwal (déambulation, flânerie), il a dû vendre sa voiture. On parle de lui comme du François Chaignaud libanais. Longs cheveux noirs bouclés, barbe de trois jours, regard fardé et démarche chaloupée, il affiche une masculinité métissée par-delà les genres. Quand il s’est pris, enfant, à danser le Baladi, il s’est fait copieusement sermonner par son père. Il ne s’y est plus risqué pendant de longues années. Après avoir navigué des arts plastiques à l’hôtellerie, en passant par des études de droit international, il a repris le flambeau, et a peu à peu entrepris de faire glisser cette danse traditionnelle des cabarets (et foyers populaires) aux scènes de Théâtre.

La première fois qu’il a jeté sur un plateau son corps d’homme paré de voiles, à Beyrouth, sur de la musique expérimentale, la controverse ne s’est pas fait attendre. Pour lui, la danse est un sport de combat. Alexandre Paulikevitch veut faire changer les regards, se réjouit d’apparaître dans la presse la plus populaire « qu’on ne trouve que chez le coiffeur ». Il est de toutes les luttes. Il a dansé pour les disparus de la guerre libanaise, pour le passage d’une loi sur le viol conjugal, avec des anciens prisonniers victimes de torture, contre les viols collectifs qui ont entaché les « révolutions du monde arabe », ou encore à la faveur d'une marche pour la laïcité organisée avec Yalda Younes. Et c’est cette urgence à libérer les corps qui transpire quand il danse Tajwal, revisitant le Baladi avec la rage – et le plaisir - de celui à qui on l’a refusé. Sur une entêtante bande son de Jawad Nawfal, tissée des sons de la ville de Beyrouth - entre marteau piqueur, sirènes de bateau et invectives –, Paulikevitch ralentit la danse pour mieux l’accélérer, se dénude pour mieux se laisser parer ou entraver, incarnant avec une fragilité conquérante ces corps que la vie ou la guerre ont pu violenter, amputer. Ces corps qui, pour rien au monde ne s’arrêteraient de danser.

1. « Survivance des lucioles », Georges Didi-Huberman (Editions de Minuit, 1970). Lire par exemple, le compte-rendu du Monde des Livres.

 

Tajwal, d’Alexandre Paulikevitch, se joue ces 26 et 27 novembre au TAP (Théâtre Auditorium de Poitiers).

Mes mains sont plus âgées que moi, de Danya Hammoud, qui en a livré à Brest une étape de travail remarquée, sera créé les 4 et 5 juin, sur le Festival June évents de l’Atelier de Paris, et le 15 juin à Uzès danse.

Trois films de Rania Stephan seront exposés à la galerie Marian Goodman (Paris 3e), dans le cadre de la programmation de films d'artistes et cinéastes "Parle pour toi", traitant de l'histoire coloniale et post-coloniale :

- Les trois disparitions Soad Hosni (2011), ingénieux hommage à une actrice icône du cinéma égyptien (réalisé à partir d'archives VHS), vu sur DañsFabrik, y sera présenté du 13 au 17 mai. 

Terrains vagues relate les rencontres de hasards de Rania Stephan, partie suite à l’assassinat du premier ministre libanais Rafik Hariri en février 2005, à la recherche des traces laissées par les événements sur Beyrouth et ses habitants.

- Dommage Pour Gaza "La terre des Oranges tristes", film très court sur la violence, accompagné par du flamenco et sans danseuse, sera projeté du 27 juin au 4 juillet.

Une rencontre avec l’artiste est prévue le 22 avril à 19h.