<i>Western</i> de Perrine Mornay Western de Perrine Mornay © D.R.
Critiques Théâtre

Noirs néons d’Artdanthé

Thibaud Croisy / Julien Fisera / Perrine Mornay

Les créations du festival Artdanthé se déclinent cette année du noir le plus profond au néon le plus flashy. Exploration, entre ombre et lumière, de trois d’entre elles : Western de Perrine Mornay (noir) ; Témoignage d’un homme qui n'avait pas envie d'en castrer un autre (pénombre) de Thibaud Croisy ; et Eau Sauvage de Julien Fisera (néon).  

Par Aïnhoa Jean-Calmettes publié le 26 mars 2015

Le noir est complet. Cette saison au théâtre, quelque chose, peut-être, se cherche de ce côté-là. Dans l’obscurité. Comme une autre façon d’affirmer que le héros des salles n’est pas sur les planches mais dans les gradins. Et de confier l’essence du théâtre à l’existence du spectateur.

Le noir est complet. Pas besoin de ses yeux pour voir. Le Western de Perrine Mornay est là, dans ses éclipses. Le son de la botte qui frappe le sol. Dans le mouvement de ce fouet qui vrille l’air. Le martèlement de la pioche à la recherche de pépites d’or. Dans l’odeur de cette cigarette qui s’allume, et ce goût de brûlé, pas suffisamment âpre pour gratter la gorge, suffisamment pour rappeler les pétards de l’enfance. L’économie d’effet tire la conscience vers l’éveil. Le noir empêche, plus que les lumières, que la paupière ne se ferme. L’œil a trop peur de rater l’événement, nécessairement appelé à surgir. La conscience se tend pour recoller en sens, les sensations éclatées qu’on lui offre.

Et voilà la première étincelle.

La première image, arrachée à l'obscurité. Suivent d’autres. Rodéo ridicule sur le dos d’un homme. Plumes d’indien, cow-boy-Narcisse amoureux de son reflet. Ce western n’est pas réalité historique, mais symbole, appel à l’imaginaire du film hollywoodien comme à celui des jeux d’enfants. Les rires se déclenchent, timides d’abord puis plus francs. Légèreté qui devient grinçante quand les spots se rallument. Loin des tableaux-souvenirs, sous la lumière crue, la réalité en sous texte – bien qu’édulcorée – de ce que cet épisode a fait aux peuples d’Amérique.

 

Oui-oui en pays S-M

La pénombre est douce. La musique entraînante. Sur un écran, comme un prompteur, s’écrit le film annonciateur de ce qui va suivre : simplement des voix, évoquant en question/réponse les pratiques sexuelles d’un homme rencontré par Thibaud Croisy à l’été 2014. Du théâtre, sans corps, sans images ? « Au fond je m’en fiche, appelez ça comme vous voulez » prévient le metteur en scène dans le flyer de Témoignage d’un homme qui n’avait pas envie d’en castrer un autre.

Les spectateurs aussi s’en fichent. Sur les matelas dispersés dans la salle défaite pour l’occasion de ses gradins, ils s’allongent les uns après les autres. Les corps trempés par la pluie hivernale se détendent, à l’autre bout de la salle un couple se lance dans une session massage. L’atmosphère, étrangement décontractée, contraste avec les réalités évoquées. « C » et ses pratiques S-M, sa neutralité effarante et son sens de l’humour. Les partenaires qu’ils « recrutent » ; le « peu de déchet » qu’il croise sur les « réseaux sociaux conviviaux » ;  sa définition de l’intimité, de l’amour, du couple ; la précision chirurgicale des détails donnés sur ses relations ; la description minutieuse de tous les jouets (instruments de torture ?) dont il use.

Et ça dérange. Notre pudeur d’abord, puis nos certitudes. Pourtant, le contexte rassurant créé par Thibaud Croisy, rend presque confortable la rencontre avec un univers facilement assimilable à la déviance ou à la barbarie. La naïveté qui perce dans sa voix, sa manière de jouer de son ridicule, force à la suspension du jugement. L'esprit cherche à comprendre, débarrassé de l’axe du bien et du mal. Et loin de la soupe servie par Fifty Shades of Grey (la coïncidence des dates fait sourire) on mesure le suprême degré d’intellectualisation de ces pratiques de domination et sa logique en acte.

N’est-ce pas ça le théâtre finalement : créer une occasion, un contexte de réception ? Et si les spectateurs sont nombreux à partir, on a rarement ressenti aussi précisément que ce soir-là l’impression de faire communauté avec ceux qui restent.

 

D’aveuglants néons

La salle est verte. Elle deviendra rouge, bleu. Passant par toutes les longueurs d’onde du spectre lumineux. Qu’il est beau ce ballet de lumière virant lentement et souplement ! Ca fait sculpture plus que tableau, sur le corps de cette formidable actrice.

Bénedicte Cerutti excelle dans l’art du monologue. En variations de tons, plus souples encore que celles de la lumière, tantôt drôle, ridicule, nostalgique ou tendre, elle donne voix à Eau sauvage de Valérie Mréjen, publié en 2004 par les passionnantes éditions Allia. En roue libre, la parole d’un père, bribes éclatées et à sens unique parfois adressées à sa fille, parfois au répondeur. Bavardages d’un parent quitté par son enfant.

On rit et on admire, mais on se questionne surtout. Que disent-ils ces changements de lumière ? Et ces images de l’actrice, filmées en direct et projetées en ombres vaporeuses ? Métaphore d’une vie qui se patine dans la vieillesse ? Lumières tanguantes pour image d’une solitude citadine ?  

Les lumières, insensibles changements d’humeur en forme de tropismes sarrautiens colorés ? Viennent-elles brouiller le propos, le décaler comme il en est du choix d’incarner la voix d’un homme dans le corps d’une actrice enceinte ? Ou viennent-ils rappeler en clin d’œil les couleurs de la couverture du livre de Valérie Mréjen. Réaffirmer ailleurs, la non-disparition de l’objet textuel ?

Cette nouvelle création de Julien Fisera – remarqué l’année dernière pour son Belgrade, adapté d’un texte de Angelica Liddell – est indéniablement virtuose.

Mais la beauté suffit-elle ?

 

Témoignage d’un homme qui n’avait pas envie d’en castrer un autre de Thibaud Croisy, Eau sauvage de Julien Fisera et Western de Perrine Mornay on été présenté au Théâtre de Vanves dans le cadre du festival Artdanthé.