Les Pièces manquantes d'Adrien Béal - Cie Théâtre Déplié © Kim Lan Nguyen Thi
Critiques Théâtre

Les Pièces manquantes (puzzle théâtral)

Comment impliquer les spectateurs dans une pièce sans les prendre pour des buses ? Avec Georges Perec en chef spirituel, Adrien Béal et ses compagnons de scène présentent Les Pièces manquantes, une création collective où le goût de la contrainte et le charme de l’imprévu prennent les règles du théâtre à leur propre jeu.

Par Agnès Dopff

Dans la petite Salle Copi du Théâtre de la Tempête, pas de noir complet, pas de décor, pas de costumes : seulement six comédiens, qui ne se distinguent des spectateurs qu’à l’instant où ils se lèvent parmi le public et prennent la parole. Ce soir-là, il sera question d’un groupe de parents confrontés à la disparition mystérieuse de leurs ados. Mais, plus que le sort des jeunes disparus, c’est l’architecture du spectacle auquel on assiste qui suscite la curiosité. Les acteurs avancent dans l’histoire comme des funambules, tantôt confiants et fonceurs, tantôt hésitants et maladroits. Se pourrait-il que l’on ait affaire à une improvisation ? L’assurance d’une tirade, un enchaînement de répliques particulièrement écrites balaient l’hypothèse. Alors quoi ? En réalité, un subtil canevas de tout cela, nous explique Adrien Béal. Pour Les Pièces manquantes, le metteur en scène a imaginé un système de composition digne de l’Oulipo, où chacune des quarante unités contient les mêmes éléments, sans jamais produire le même résultat. À chaque soirée, comptez donc une séquence sans parole, une évocation d’une scène jouée un autre soir, un « motif caché », un texte d’auteur et un « avertissement » ou une adresse directe d’un acteur à la salle, le tout agencé dans un ordre variable.

 

Contre le règne de la com’

Dans un jeu de construction emprunté à l’auteur de La Vie mode d’emploi, Georges Perec, Les Pièces manquantes répond à un « cahier des charges » destiné à faire une place à l’indéfini, entretenir l’espace d’un jeu de provocation entre les acteurs, et obliger les spectateurs à faire preuve d’une attention aiguë. Rien, sur les feuilles de salle comme dans les habituels supports de communication, ne permet de comprendre la recette, même à l’issue du spectacle. Et c’est exactement l’intention de l’équipe artistique. Pour la bande engagée dans un projet collectif au long cours – objectif de trois spectacles en trois ans –, il s’agissait avec Les Pièces manquantes de refuser la logique de communication et le rapport consumériste au spectacle. Au contraire, il faut revenir à ce qui fait l’essence du geste théâtral : l’expérience de la rencontre d’égal à égal entre les spectateurs et les acteurs, et la force de la parole. Sur les feuilles de salle donc, pas de résumé, pas de mots-clefs, mais seulement une invitation énigmatique à venir partager la sincérité d’un temps commun. Pour autant, la précarité de ce dispositif colle mal avec la logique marchande qui régit toujours plus durement le secteur culturel, comme lorsqu’il s’agit de faire le jeu de la médiation culturelle ou d’attirer les programmateurs.

 

> Les Pièces manquantes (puzzle théâtral) d’Adrien Béal - Création collective de la Cie Théâtre Déplié a été présenté du 17 septembre au 18 octobre au Théâtre de la Tempête, Paris