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Critiques cinéma

Les Rencontres de Cerbère

Loties dans un hôtel art déco qui surplombe la Méditerranée d’un côté, la voie ferrée de l’autre, Les Rencontres Cinématographiques de Cerbère-Portbou, à deux pas de la frontière espagnole, sont l’un des secrets les mieux gardés de l’Hexagone. 

Par Julien Bécourt publié le 8 nov. 2017

 

Dès l’arrivée à la gare de Cerbère, le décor est planté. Les effluves de pin, de figues et d’iode vous sautent aux narines. De somptueux bâtiments des années 1930 délimitent la baie, comme figés dans le temps. Une fois arrivés au Belvédère du Rayon Vert, l’hôtel où se déroule le festival, on se prend à songer qu’on est devenu l’un de ces zombies qui hantent le film Carnival of Souls, avant de se figurer l’errance solitaire d’un Walter Benjamin en exil, qui se suicida à quelques kilomètres de là. Le mystère est soigneusement entretenu pour ne pas dissiper le modus operandi : nous sommes là entre initiés, formant une confrérie improbable le temps de ces quelques jours riches en poésie, tant dans les films qu’à travers le contexte singulier. Ici, pas de roucoulades mondaines, mais plutôt du serrage de coudes, des repas bien arrosés et une convivialité militante. Patrick Viret, grand manitou de ce festival hors-normes, nous l’a d’ailleurs fait savoir : le mot « festival » est banni de son vocabulaire, troqué contre celui, plus ouvert, de « rencontres ». Une douce excentricité règne en maître, et rien ne saura nous en éloigner, pas même les films eux-mêmes. La programmation, il est vrai, n’est pas là pour appâter le chaland, fonctionnant sur un principe de carte blanche livrée à des réalisateurs, programmateurs ou critiques.

p. Julie Albarel

Aux confins du documentaire et de l’essai, cette programmation est ouverte à tous les cinémas, pourvu qu’ils nourrissent une réflexion critique ou distanciée sur le monde, que ce soit par le biais de l’essai, du documentaire, de la fiction ou même de l’animation. Décerné au poste frontière franco-espagnol désaffecté, après une marche à la queue-leu-leu le long d’un sentier qui serpente sur les collines environnantes, le palmarès reflétait bien cet état d’esprit « en marge » des grosses machines festivalières. Le prix Walter Benjamin, décerné par un « jury informel », était attribué au film Sans adieu de Christophe Agou, revenu sur ses terres 13 ans après son exil à New York et disparu au cours du tournage. Plongée dans un monde rural en voie de disparition, ce documentaire poignant restaure la dignité des paysans du Forez, en fin de vie et sans ressources. Actuellement en salles, le film est un témoignage crucial sur la déshumanisation croissante de l’agriculture et sur ces terres à l’agonie, décimées par une technocratie sans égard pour les oubliés du « progrès ». Ces portraits bouleversants, et souvent drôles, ravivent le dernier sursaut de vie d’un monde qui s’effondre, où l’on crève de ne pouvoir s’adapter à des normes de plus en plus draconiennes.

 

Trois mentions furent décernées par le documentariste Stan Neumann : Dans l’œil du cyclone de Liza Kozlova, Havarie de Philip Scheffner et Arts & Crafts Spectacular, trois courts-métrages d’animation de Sébastien Wolf et Ian Ritterskamp. Dans l’œil du cyclone, film de fin d’études de la jeune Lisa Kozlova, est une sorte de Gummo à la russe relatant le quotidien de Natasha, une gamine vive et turbulente de 12 ans livrée à elle-même, dans une cité de la banlieue de Moscou. Véritable boule d’énergie, délaissée par des parents qui ont jeté l’éponge, Natasha porte déjà en elle tous les stigmates de l’adolescente en devenir. Liza Kozlova suit la moindre de ses péripéties comme une irrépressible pulsion de vie, jusqu’à l’arrivée d’un cyclone qui balaye cette banlieue morose, annonciateur d’apocalypse autant que promesse d’un monde nouveau. À la grisaille ambiante, que l’on assimile facilement à la société russe toute entière, vient s’opposer ce portrait lumineux d’une petite fille au charisme dévastateur, filmée avec la juste distance.

p. D. R.

Film au dispositif aussi aride que captivant, Havarie s’articule entièrement à partir d’une brève séquence vidéo tournée par un amateur depuis un paquebot de croisière, à quelques dizaines de kilomètres des côtes espagnoles. On y distingue des silhouettes faisant des signes d’appel au secours, entassées sur un bateau pneumatique. Contre l’immédiateté du « média d’information », qui bombarde régulièrement ces images de migrants désincarnées, Philip Scheffner ralentit le temps pour apporter une distance réflexive et analytique de la situation. En se focalisant sur un détail grossi à la loupe, le réalisateur nous pousse dans nos retranchements et force à remettre en question notre propre perspective d’observateur passif.

Enfin, le duo allemand Sébastien Wolf et Ian Ritterskamp montrait sous forme d’interludes sa série Arts & Crafts Spectacular (référence à un titre d’album des Sparks), d’hilarants courts-métrages d’animation en pâte à modeler revisitant les mythes de l’art contemporain (Warhol, Yoko Ono, Gilbert & George, Maurizio Cattelan…) avec un humour corrosif au croisement entre John Waters et Fischli & Weiss. Droit dans le mille !

 

 

> Les Rencontres Cinématographiques ont eu lieu du 28 septembre au 1er octobre au Belvédère du Rayon-Vert, à Cerbères et à Portbou