<i>Zig Zig</i> de Laila Soliman Zig Zig de Laila Soliman © Ruud Gielens
Critiques Théâtre festival

Les Vagamondes

Temps fort de la saison théâtrale mulhousienne et nationale, le festival des Vagamondes ne surprend plus personne par l'excellence de sa programmation, et cela sans manquer pourtant de susciter l'étonnement et le débat. Retour sur le focus égyptien de cette édition 2018.

Par Agnès Dopff publié le 2 févr. 2018

Après un passage hélas bien trop peu remarqué au Festival d'Automne à Paris, la metteuse en scène Laila Soliman achevait la tournée française de Zig zig sur la scène de la Filature à Mulhouse. L'occasion pour la jeune artiste égyptienne d'explorer, par le hasard d'une découverte dans les archives britanniques, les mécanismes de production des récits officiels. Derrière sa sonorité enfantine, Zig zig, (« crac crac »), c'est l'expression terrible qu'auraient employé des soldats britanniques au début du siècle dernier, avant de s'adonner au viol de plus d'une centaine de paysannes dans un village d'Égypte. Zig zig, c'est l'histoire au plateau de quatre comédiennes égyptiennes, qui, dans le seul éclairage de quelques lampes de bureau, retracent le déroulement de l'événement. Accompagnées sur scène par une musicienne, présence ambigüe toute à la fois protectrice et solennelle, les quatre jeunes femmes prêtent leurs voix aux différentes parties constituées dans le cadre de ce procès des narrations. Par une dramaturgie finement tissée, le discours officiel et le témoignage personnel prennent corps et se livrent une lutte verbale à vue : tour à tour juge, témoin, narrateur externe, les comédiennes dessinent l’oppression dans l'espace par le verbe et par la langue. L'anglais, violence inaugurale, cadre le récit et obtient immédiate allégeance de l'administration.

Si la précision du récit, amplifiée par les pieds nus des comédiennes, nous catapulte in media res dans la brutalité d'une Égypte sous l'emprise coloniale, c'est pourtant l'évidente actualité de l'offense charnelle qui retient l'attention dès les premières scènes. La honte, la peur de parler, de ne pas être crue. Les accusations, et pire, les suspicions, des proches et des officiels. Dans Zig zig, le simple témoignage, audible seulement dans la langue de l'oppresseur, marque l’iniquité première. Artiste préoccupée par l'actualité de son pays, Laila Soliman transpose au plateau ce que la révolution de 2011 a pu bousculer dans les esprits épris d'émancipation. Pour celle qui a pris part à l'occupation de la place Tahrir, et qui en a découvert bien vite le travestissement dans les manuels d'Histoire et autres outils de mémoire, il devenait urgent de disséquer la fabrique du récit et d'en rendre perceptible les rouages. En s'emparant de ces viols généralisés, faits méconnus de l'histoire égyptienne, c'est finalement à la question du grand récit national que Laila Soliman cherche à se confronter. Loin des effusions qui inondent la télévision et le théâtre officiel en Égypte, Zig zig offre au contraire la puissance d'un jeu tout en retenue, où les quatre comédiennes, statiques le plus souvent, nous laissent le plein loisir de ressentir la force qu'elles dégagent. Par une insolence irrépressible, les quatre jeunes femmes s'érigent, fières et le regard franc, jusque dans les pires affronts.

 

 

Et puisque le festival des Vagamondes prend le parti des artistes indociles, le second nom de ce focus égyptien ne pouvait être d'une autre veine. Ahmed El Attar, metteur en scène et acteur de la vie culturelle cairote, présentait cette année Avant la révolution, autre mise en évidence des registres narratifs en tension dans la société égyptienne. Si Ahmed El Attar, au contraire de Laila Soliman, choisit d'ancrer son récit dans un passé tout proche, les constats qui suintent dans Avant la révolution ne différent pas de ce que Zig zig raconte lui aussi de l’Égypte contemporaine.

 

La révolution sur un plateau

Dans Avant la révolution, deux comédiens – un homme et une femme –, se tiennent debout, interdits de tout mouvement par le parterre littéralement clouté qui les encadre. Avant même l'ouverture de la pièce, tout espoir de fuite, tout échappatoire est oubliée. Statique, le duo entame le récit d'une Égypte sous tension, soumise à des contradictions politiques qui surgissent jusque dans les blagues des enfants. Sans plus de mouvement, les deux comédiens entremêlent à une cadence grandissante les récits manichéens d'une télévision omniprésente, les récits officiels de la mémoire nationale et les échanges quotidiens entre individus lambda. Sans gestes et sans nuances, rien n'est épargné : corruption, violence sexuelle et mélodrame en guimauve. Maintenus dans une posture inflexible, les deux comédiens s'essaient à tous les registres, développant autant d'énergie dans le verbe que le geste leur est interdit. Et s'il nous est alors bien aisé de contempler toute la portée imaginative de la seule parole, c'est surtout à ces corps paralysés que l'on s'intéresse. Le récit – et avec lui ses protagonistes – défile à une cadence folle, ne ménageant ni les comédiens ni les spectateurs, et ne laisse à personne enfin le temps de la réflexion ou même de l’assimilation.

 

 

Procédé digne d'une publicité au calibre radiophonique, Avant la révolution, plus encore que Zig zig, se joue d'un discours qui assomme et empêche plutôt qu'il n'énonce. La fiction se perd dans un récit historique lui-même à peine plus crédible, les scènes de vie se teintent d'un pathétique de petit écran, et les corps, inéluctablement, restent les bras ballants, victimes manifestes d'un éclatement narratif où l'absence de continuité empêche toute argumentation, et donc toute action. À travers le portrait d'une Égypte à peine bousculée par sa révolution, Ahmed El Attar signe une œuvre efficace et insolente : un joli numéro d'équilibriste pour celui qui parvient à se maintenir, dans le même temps, à la tête d'un théâtre officiel.

 

> Zig zig de Laila Soliman et Avant la révolution de Ahmed El Attar ont eu lieu les 23 et 24 janvier dans le cadre du festival Les Vagamondes à la Filature, Mulhouse.