Sur une île de Christophe Bergon. © Ida Jakobs.
Critiques Théâtre

Les vivants et les morts

Christophe Bergon

S'appuyant sur un texte écrit par Camille de Toledo en écho à la tuerie commise sur l'île d'Utøya en juillet 2011, le metteur en scène Christophe Bergon propose une pièce à la fois ample et épurée sondant en profondeur cette tragédie de notre temps.

Par Jérôme Provençal publié le 25 janv. 2016

Le 22 juillet 2011, Anders Behring Breivik, jeune homme norvégien alors âgé de 32 ans, commet un attentat à la bombe dans le centre d'Oslo puis se rend, déguisé en policier, sur l'île d'Utøya, au large de la ville, où il exécute froidement une tuerie de masse dans le camp de la ligue des jeunes du Parti travailliste de Norvège. Militant d'extrême-droite, Breivik déclarera vouloir lutter contre l' « Eurabie » et le multiculturalisme, faisant des musulmans et des Juifs ses cibles principales. 8 personnes sont mortes dans le premier attentat, 69 lors de la tuerie, des adolescents en grande majorité. Un tel massacre suscite inévitablement l'effroi et révèle un malaise profond dans la société occidentale. Passé l'éphémère emballement médiatique, qu'en reste-t-il dans les esprits ? Comment peut-on penser ce fait divers, authentique tragédie de notre temps ? Le plus opérant n'est-il pas de le déplacer sur le territoire symbolique de la tragédie, c'est-à-dire au théâtre ?

Ayant déjà travaillé plusieurs fois avec Camille de Toledo (notamment pour Siècles, à partir du livre L'inquiétude d'être au monde), le metteur en scène toulousain Christophe Bergon – qui a également développé plusieurs projets autour de l’œuvre d'Antoine Volodine – a passé commande à l'écrivain français d'un texte dramaturgique basé sur la tuerie d'Utøya, sous la forme d'un dialogue entre deux jeunes gens. Sur une île met ainsi en scène un jeune homme, Jonas, et sa sœur cadette Eva, tous deux présents à Utøya au moment du drame. Elle est morte, lui a survécu et doit maintenant vivre avec ça en lui. Si elle se nourrit du réel, cette pièce ne cherche pas à reconstituer un événement avec force détails plus vrais que nature. Nous sommes ici en présence non pas d'un théâtre documentaire mais d'un théâtre très documenté – sur un événement en particulier et l'état du monde en général.

Sur une île de Christophe Bergon. Photo : Ida Jakobs.

À rebours de la spectacularisation, le texte, dense et précis, comme la mise en scène, intelligente et élégante, prennent le parti de l'évocation et de la suggestion. L'action ne se situe pas sur l'île mais dans un intérieur minimaliste, aux belles lignes épurées. Évoluant dans une atmosphère un peu flottante, qui traduit bien l'espace intermédiaire entre la vie et la mort où ils se trouvent, les deux protagonistes parlent, revenant sur le moment du drame, ruminant les questionnements qu'ils soulèvent, ramenant des souvenirs d'enfance à la surface du présent, exprimant leur désarroi ou proférant leur colère. Si le texte est très présent, la pièce se révèle néanmoins très incarnée (grâce à la performance des deux acteurs, Laurent Cazanaves et Mathilde Olivares, mais aussi grâce à la forte coloration organique apportée dans certaines scènes) et ménage en outre de beaux moments de suspension, portés par la musique et le subtil agencement des lumières. L'ensemble constitue une forme très singulière de tragédie contemporaine, à la profonde résonance politique et poétique.

 

Sur une île, de Christophe Bergon, du 21 au 29 janvier au Théâtre Garonne, Toulouse.