© Lettres non-écrites de David Geselson © Noura Sairour
Critiques Théâtre

Lettres non-écrites

Dans l’intimité d’une loge ou d’un coin de plateau, David Geselson a proposé à qui le souhaitait de lui confier l’histoire d’une lettre non-écrite. Il se chargerait, alors, de poser des mots sur ce qui ne pouvait être dit. Les expériences les plus convaincantes ont fait l’objet d’une mise en scène, Lettres non-écrites, où la complexité de la collecte laisse place à la simplicité de l’adresse.

Par Agnès Dopff publié le 19 févr. 2021

Cher David,

je me permets de vous écrire à mon tour, suite à notre rencontre à l’Espace 1789 de Saint-Ouen. Je ne vous parlerai pas ici d’un date Tinder, d’un grand-père aux mains baladeuses, ou des tourmentes que traverse mon mariage. Tout ça, il en est déjà question dans vos Lettres non-écrites adaptées à la scène. En portant la voix des personnes qui sont venues s’ouvrir à vous durant votre résidence au Théâtre de la Bastille, à Plaisians, Orléans, Pau ou Bruxelles, vous avez trouvé les mots les plus justes pour parler de toutes ces choses, parfois tragiques, parfois triviales, mais qui définitivement tiennent le fil de nos vies. Avec vos deux comédiens, Marina Keltchewsky et Elios Noël, et les dessins sur sable d’Elodie Bouédec, vous avez fait entendre de chair à chair, de la scène à la salle, la colère de cette petite-fille qui ne pardonnera pas la sécheresse de cœur de son aînée. Avec cet homme frustré, c’était la rage d’un corps violenté par l’indifférence d’une compagne. Plus tendre, plus grisant, vous avez ouvert votre spectacle à la possibilité d’une rencontre : sous nos yeux, et sans chiqué, Vincent déclare sa flamme à Caroline. Affaire à suivre aux abords du théâtre…

La simplicité du dispositif aurait pu laisser de marbre : un simple bureau de travail, un cyclo en fond de scène, une table de réglage pour la performance live de la dessinatrice. Et en avant-scène, fière et minuscule, une imprimante Wifi. Petite bouche créative dont sortent à un rythme tranquille les mots que vous avez assemblés avec soin pour faire entendre au plus juste les récits que des âmes intranquilles sont venues vous confier au coin d’une loge. Auprès d’elles, vous avez formé la matière d’une vérité qui n’avait jamais pu naître. Scénographie modeste pour dispositif hospitalier, vos Lettres non-écrites ont surgi comme une bouffée d’air dans le paysage gris de ce onzième mois de confinement. Un souffle d’humanité, une pure injection de relation.

Alors certes, toutes ces histoires de haras, de restaurants et de flâneries dans le chic XIe parisien n’auront pas manqué de nous rappeler que les auteurs de ces lettres, comme le public moyen des théâtres publics où vous les avez composées, appartiennent principalement à une classe bourgeoise, et qu’il ne sera donc pas beaucoup question de tous les tracas que peuvent causer le porte-monnaie, les contrôles au faciès ou les violences symboliques. Mais ça, ce n’est pas de votre fait, et ces Lettres non-écrites résonnent avec une trop grande justesse pour qu’elles ne portent pas, aussi, la sincère générosité de leur auteur, vous. Et pour cela au moins, comme en est l’objet l’une de vos lettres : merci.

À très vite,

 

> Lettres non-écrites de David Geselson a été présenté en séance professionnelle le 10 février à l’Espace 1789, Saint-Ouen. Le 16 mars au MA, Montbéliard (sous réserve); le 24 avril au Rayon Vert, Saint Valery en Caux (sous réserve)

> Lecture musicale le 13 mars à la Maison de la Poésie, Paris


> Lettres non-écrites de David Geselson sera édité en mars 2021 aux éditions Le Tripode