<i>Formes simples</i>, Formes simples, © Alain Berland & Valérie Da Costa
Critiques arts visuels

L'exposition comme portrait

Stéphanie Moisdon / Jean de Loisy

Le Centre Pompidou Metz présente deux expositions pour le moins différentes dans leur contenu et dans leur forme : 1984-1999. La décennie et Formes simples. Chacune de par leurs spécificités peuvent pourtant être considérées comme des expositions-portraits.

Par Valérie Da Costa et Alain Berland publié le 3 juin 2014

Jean de Loisy, qui assure le commissariat de Formes simples, est le maître des expositions tout à la fois savantes et élégantes. On se souvient de l’admirable Traces du sacré (Centre Pompidou, 2008) et des bouillonnants Maîtres du désordres (musée du Quai Branly, 2012). Avec cette nouvelle exposition, Jean de Loisy s’attache à réunir une généalogie de formes qui va des formes naturelles, aux formes artistiques en passant par les formes mathématiques et industrielles dans une perspective transculturelle.

Dans son très beau texte d’introduction au catalogue, Jean de Loisy définit ces Formes simples comme : « objets roulés, usés par les forces actives de l’univers ou les gestes des hommes ; feuilles, œufs, fruits, coquillages créés par la Nature productrice, ou objets conçus par l’homme, elles interrogent notre regard, qui devine dans l’obscure fascination qu’elles nous procurent une révélation possible de ce que nous sommes et de ce qu’est le monde. »

À travers différentes sections : La Lune, Formes-Forces, Nature biomorphisme, Couper etc. l’exposition démontre avec une grande finesse les influences qui se jouent entre des registres formels très divers. Un Ruban sans fin (1960-61) de Max Bill côtoie une pâle d’hélice en bois, un ensemble d’objets mathématiques du début du XXe siècle partage sa structure avec une sculpture de Naum Gabo et d’Antoine Pevsner.

Dans la salle consacrée à la nature et au biomorphisme, ce sont des sculptures croissantes de Jean Arp qui dialoguent avec les dessins épurés de plantes d’Ellsworth Kelly et les photographies végétales de Karl Blossfeldt. Quand des palettes à fard égyptiennes résonnent avec Le Poisson de Brancusi. La confrontation de ces œuvres, qu’elles soient archéologiques, artistiques, industrielles ou scientifiques propose une lecture dont le caractère encyclopédique n’est jamais synonyme de savoir écrasant, mais au contraire incroyablement aérien et ouvert. C’est l’une des forces de cette exposition qui est magistralement portée par la scénographie épurée de Laurence Fontaine avec ses formes courbes et ses cimaises rose pâle. Quelques œuvres contemporaines (Patrick Tosani, Emmanuel Saulnier, Charwei Tsai, Wolfgang Tillmans, Anish Kapoor, Anthony McCall…) viennent à juste titre ponctuer ce parcours, quasi initiatique, qui semble nous ramener aux origines de l’humanité. Un seul regret : que la vidéo de Gino De Dominicis (Tentativo di far formare dei quadrati inceve che dei cerchi attorno ad un sasso che cade nell’acqua, 1970), ce chef-d’œuvre, d’un geste simple ait été mise à l’extérieur de l’exposition et non dans l’une des salles.

1984-1999. La décennie, sous l’égide de Stéphanie Moisdon, suscite l’ambivalence. Une admiration immédiate ressentie pour la qualité d’agencement du dispositif scénographique ; mais aussi de l’insatisfaction quant aux choix des œuvres qui ponctuent le parcours. Cette partialité dans la sélection ne nuit pas paradoxalement à la cohérence de l’exposition mais seulement au titre donné. C’est pourquoi, il faudrait proposer à Stéphanie Moisdon, de renommer l'exposition en « 1984-1999 Ma décennie ». Le pronom possessif permettrait de revendiquer et d'affirmer une subjectivité. D'accepter que la commissaire écarte ce qui, pour beaucoup d’entre nous, à influencé nos choix et pensées pendant cette période et qui pourtant n'a pas eu de prise sur elle. Ainsi pas d'évocation de Magiciens de la terre (1989) qui permit de modifier, en perturbant nos point de vue occidentaux, notre appréhension de la scène internationale, aucune réflexions sur la révolution que subit la danse au milieu des années 1990 avec ce que l’on a appelé la non-danse et qui permet, aujourd’hui, de mieux comprendre l’intérêt que suscite la performance. On pourrait ainsi multiplier les exemples des manques flagrants et pour plus d'informations sur la période, on peut consulter les deux catalogues des expositions Les années 1980 qui ont eu lieu en 2008 et 2009 au Magasin de Grenoble sous le commissariat de Yves Aupetitallot.

Cependant, en rester à ces considérations ne permet pas de rendre justice à une proposition subjective pertinente qui se déploie dans un paysage superbement scénographié par Dominique Gonzalez-Foerster. L'artiste a déployé deux espaces liés par une salle de cinéma où sont projetées des vidéos d'artistes et des bandes annonces emblématiques de ces années. L'un est nocturne et urbain. L'autre est diurne et forestier. Chacun des espaces est clos à son extrémité par une immense photographie murale qui paradoxalement est une porte ouverte  pour l'imaginaire. Ils rassemblent un ensemble d'œuvres d'artistes qui ont compté dans l'histoire de la commissaire et qui dialoguent très harmonieusement dans la scénographie. De Maurizio Cattelan à Sturtevant, de Philippe Parreno à Liam Gillick, de Felix Gonzalez Torres à Jean-Luc Verna, des revues Documents à Purple , la plupart des œuvres et outils théoriques qui ont influencé Stéphanie Moisdon sont rassemblés dans une exposition qui devient dans le même temps le portrait vraisemblable de la commissaire.

 

Pour davantage de réflexion, lire l'excellent ouvrage publié sous la direction de François Cusset Une histoire (critique) des années 1990, Édition La Découverte / Centre Pompidou-Metz.

 

Formes simples, jusqu’au 5 novembre 2014 et 1984-1999 : La décennie, jusqu’au 2 mars 2015 au Centre Pompidou Metz.