© Jude Ratnam, Demons in Paradise
Critiques cinéma

L'histoire par les vaincus

Alors qu’au Sri Lanka un nouveau cycle de violence entre bouddhistes et musulmans fait rejaillir le spectre de la guerre civile, sort en salle Demons in Paradise, premier long métrage du réalisateur Jude Ratnam. Un documentaire intime qui retrace l’histoire postcoloniale du pays par le prisme de la communauté tamoul.

Par Thomas Ancona-Léger

 

 

Il aura fallu dix ans à Jude Ratnam pour venir à bout de Demons in Paradise. C’est peu à côté des 30 années de conflit (1983-2009) qu’a connu le Sri Lanka, mais tout de même assez pour rappeler que réaliser un film peut parfois s’avérer être un vrai parcours du combattant. Or, combattant, Ratnam ne l’a jamais été. Dans la guerre civile qui opposa le gouvernement cinghalais aux organisations indépendantistes tamoules, il n’a pas pris les armes même s’il avoue « en avoir été tenté ». Lui-même tamoul, le réalisateur s’est dans un premier temps engagé dans les chemins tortueux de l’action humanitaire au service de la sacrosainte « réconciliation », avant d’en revenir avec un arrière-gout amère. D’où le point de départ de Demons in Paradise, son premier long métrage, qui pose un constat simple : comment envisager une quelconque réconciliation dans un pays où « toute les traces de la guerre ont été effacées, mais [où] la peur est juste cachée » ?  

 

Colonisation

Ce passé complexe et à la fois intime, Ratnam décide de le faire débuter à la fin du XIXe siècle, lors  de la construction du chemin de fer, lorsque le Sri Lanka, alors appelé Ceylon, se trouve encore sous domination britannique. Véritable colonne vertébrale historique du film, ce train rouge par lequel le réalisateur échappe aux pogromes un jour de juillet 1983, relie autant la capitale et le Nord du pays que son histoire courte et longue. Les vidéos du chantier ferroviaire sont les seules images d’archives d’un film pourtant axé sur la mémoire. Une manière de rappeler que bien souvent, c’est dans la spécificité des moments coloniaux – ici les arrangements de l’administration anglaise avec les principes de l’indirect rule – que germent les conflits trop hâtivement jugés d’ethniques. Pour le reste, Jude Ratnam fonctionne par suggestions, retourne sur les lieux des violences avec victimes, bourreaux ou simples témoins. Les paysages luxuriants du Nord du Sri Lanka se peuplent alors de fantômes, à l’image de ces jeunes brûlés vifs au coin d’une rue par les Tigres Tamouls, que les riverains affirment encore entendre hurler certaines nuits.

 

La mémoire des vaincus

Tout l’intérêt de Demons in Paradise se loge dans l’éclairage inédit qu’il apporte sur le rapport de la communauté tamoule avec son passé récent. Se dégageant de la simple posture victimaire, le film prend à bras le corps la question des exactions commises par l’organisation des Tigres Tamouls qui, de fer de lance de la lutte pour l’indépendance, s’est peu à peu transformée en groupe fascisant, semant la terreur au sein de leur propre communauté et n’hésitant pas à éliminer tous ceux suspectés de traitrise. À la lumière d’un feu de camp, d’anciens militants confient à voix basse « avoir commis des erreurs ». Comme le massacre de 90 membres d’une organisation tamoule concurrente : « un acte de pure folie » témoigne l’un d’eux. « Je viens d’un pays vaincu depuis longtemps » affirme Ratnam. Et c’est bien l’histoire du point de vue des vaincus que raconte Demons in Paradise, qui réussit le tour de force de poser un regard à la fois intime et sans concession sur ce que le réalisateur nomme avec tendresse « sa communauté ». Une communauté dont les rêves d’émancipation furent dévoyés par la folie meurtrière des Tigres Tamouls, définitivement défaits en 2009, et qui regarde aujourd’hui avec anxiété la résurgence des tensions communautaires.

 

> Demons in Paradise de Jude Ratnam, sortie nationale le 21 mars