<i>Tongues untied </i>, 1989, de Marlon Riggs Tongues untied , 1989, de Marlon Riggs © D. R.
Critiques cinéma

Libérations sexuelles, Révolutions visuelles

Alors qu’on fêtait le cinquantième anniversaire des émeutes de Stonewall et de la Marche des fiertés, la rétrospective Libérations sexuelles, Révolutions visuelles à la Cinémathèque française présentait des films rarement programmés de l'histoire du cinéma LGBTQI+.

Par Ana Bordenave publié le 9 sept. 2019

Libérations sexuelles, Révolutions visuelles. Le titre résonne comme un slogan. Les libérations sexuelles, ce sont celles de jouir des sexualités qui nous correspondent, et de se dévêtir du sexe ou du genre unique qui nous a été assigné. Les révolutions visuelles, ce sont celles qui les accompagnent, à la recherche de nouvelles images narguant les narrations usées et les représentations hétéronormées. Aujourd’hui, le cinéma LGBTQI+ existe principalement grâce aux festivals et collectifs qui les organisent, tel que Chéries-Chéris, Face à face, D'un bord à l'autre ou Cineffable. Les festivals cependant présentent très peu de films expérimentaux ou militants. Cette programmation, composée par Nicole Brenez et Stéphane Gérard, soufflait un air d’insoumission en présentant des réalisateurs et réalisatrices rarement diffusés en salles, et encore moins à la Cinémathèque française ces dernières années, mais aussi par la variété et l’engagement des films choisis.

 

Internationale intersectionnelle

Dès la première séance, le documentaire Kiki (2016) de Sara Jordenö et Twiggi Pucci Garçon, nous plonge dans son tourbillon créatif et militant autour de la Kiki Ballroom et la Ball culture de Harlem. Cette culture LGBT new-yorkaise, où s'est développée la danse voguing, est présentée à travers le parcours de ses acteurs et actrices, son organisation en maisons, lieux d'accueil et de soutien pour la communauté, et ses compétitions festives, les balls. Il annonce l’approche intersectionnelle que les commissaires ont choisi pour cette rétrospective. La question du désir se déplie sous des angles pluriels, de la bisexualité de Curt McDowell, cinéaste expérimental américain des années 1960-1970, représentée avec poésie et humour, à l’intimité d’un couple dont les échanges vidéo révèlent la sexualité queer dans Baby you’re frozen (2012) de Sadie Lune. Par ailleurs, la programmation ne fait pas d'impasse sur des sujets difficiles, comme le consentement avec le court-métrage All that sheltering emptiness (2010) de Joey Carducci et Mattilda Bernstein Sycamore, ou le SIDA dans plusieurs films dont le documentaire Kiki. D’autres lèvent le voile sur le classisme et le racisme tel que l’époustouflant Tongues untied (1989) de Marlon Riggs qui transmet l’expérience des homosexuels noirs américains, dont les paroles rythmées et poétiques brisent les non-dits sur les croisements entre discriminations raciales et sexuelles. Enfin, une place importante est donnée aux luttes et aux créations des personnes trans et intersexes, dont une séance consacrée à Farrah Diod, artiste plasticienne et musicienne, pionnière de l’image de synthèse.

 

Kiki de Sara Jordenö et Twiggi Pucci Garçon
 

Parfois, la représentation fait défaut. Le court-métrage Stealth (2014) de Chase Joynt et Alexis Mitchell est tourné en caméra cachée. Il raconte un corps en creux, à travers le rôle de surveillance et de normalisation de chaque objet médical, momentanément mis au service d’un patient trans pour une hystérectomie. Ce hors-champ nous rappelle aussi la difficulté de dire les corps queer dans nos systèmes de langage préconstruits. Car sans normes imposées, « on sera nous, tout simplement », déclare Vincent Guillot, porte-parole de l’Organisation international des intersexes, dans L’Ordre des mots (2002). Ce documentaire de Cynthia Arra et Mélissa Arra témoigne des violences normatives et des combats des personnes trans et intersexes à travers leurs voix et leurs récits.

 

Des sexualités incarnées

À la diversité des identités représentées s’ajoute la réalité des sexualités queer. Le porno Équation à un inconnu (1994) de Dietrich de Velsa, exprime sans détour la mélancolie d’une sexualité pratiquée dans l’ombre, sans pourtant ne rien perdre de ses jouissances. Dans Race d’Ep (1978), Lionel Soukaz écrit une histoire critique et subjective de l’homosexualité masculine, de la fin du XIXe siècle aux années 1980, croisant récit fictionnel, historique et séquences érotiques. En cinéma expérimental érotique, on retiendra également Barbara Hammer, cinéaste lesbienne américaine réalisant des films à partir des années 1970. Avec humour, comme dans SuperDyke meets Madame X (1976), et à travers ses recherches formelles, tel que les superpositions entre pics montagneux et vulves souriantes de Multiple Orgasm (1976), son travail est un mélange de sororité, d’empowerment, et joies des désirs entre femmes.

 

 SuperDyke meets Madame X de Barbara Hammer
 

Certaines images déroutent. Figé devant les violences orgiaques et fantasmagoriques de Flaming Creatures (1963) de Jack Smith, comme une mauvaise décente aux limites du consentement, on cherche ici à comprendre le sens de la fête. Les actions mises en scène sont de l’ordre du fantasme, mais elles pourraient évoquer l’agression. Hors du système hétérosexuel, les imaginaires violents heurtent parfois de la même façon, mais ils posent des questions différentes. Sont-ils des reliquats d’une culture hétérosexiste, des miroirs de la violence des vies queer, ou des cris d’insoumission contre la bienséance normative dont on force les issues à l’aveugle ? Beaucoup des films présentés ont subi la censure ou les interdits, il y a donc « un enjeu de résistance » à la base de cette rétrospective, explique Stéphane Gérard, et chaque séance fût introduite par une personnalité cinéaste, historienne ou militante pour éclairer le contexte. Programmer un film aux représentations équivoques permet également de partager un questionnement, de ne pas fermer les yeux devant la complexité des désirs, d’échanger sur les limites et les connexions entre imaginaire et réalité. Peut-être manquait-il seulement un espace où ouvrir la discussion.

 

 

> Libérations sexuelles, Révolutions visuelles a eu lieu du 19 juin au 11 juillet à la Cinémathèque française, Paris

> Champs d’Amours, 100 ans de cinéma arc-en-ciel, jusqu’au 28 septembre à l’Hôtel de Ville, Paris