Ligne de crête de Maguy Marin © Compagnie Maguy Marin

Ligne de crête

Quelque chose d'épuisé hante la dernière création de Maguy Marin. Est-ce l’épuisement d'une esthétique ou de l'époque dont elle charrie les signes ? Ligne de crête, comme les deux facettes d’une même pièce, cristallise les paradoxes de l'endurance.

Par Gérard Mayen publié le 13 févr. 2019

Brève. Incisive. Fulgurante. Une séquence de nudité émaille, un instant, l'action de Ligne de crête, dernière pièce chorégraphique de Maguy Marin. Voilà dans son œuvre un motif très rare. Là n'est pas la seule raison qui nous fait retenir cette scène pour nous faufiler au contact de cette pièce. C'est surtout qu'on pense y discerner une marque saillante de ce qu'on comprend de l'écriture de la chorégraphe. En forme de paradoxe.

Lorsqu'ils apparaissent soudain nus, sans crier gare, les six personnages de Ligne de crête ne changent strictement rien, par ailleurs, à la teneur de leurs actions. Cette séquence sous régime de nudité demeure parfaitement congruente, homogène, avec tout ce qui la précède et très vite lui succèdera dans le déroulé de la performance. Tout juste l'état de nudité y semble un accent de variation supplémentaire dans le rapport d'absentement à leur propre corps, proche de la dissociation, qui empreint le lien entre ces performers et le monde. Or – paradoxe disait-on – cette implacable constance semble néanmoins déchirée brusquement par le surgissement stupéfiant de cette séquence fugitive, tellement inattendue, autant qu'inexplicable. Il y aurait, chez Maguy Marin, quelque chose d'une absolue permanence, trame obstinément tendue à travers la matière du monde. Ladite matière n'a évidemment rien de constant. C'est par interférences et courts-circuits, bifurcations et stridences, que l'immense machinerie de cette esthétique produirait alors, dans un présent reproduit, les éclats de sens d'une expérience nouvelle.

À cette aune, Ligne de crête aura semblé le rendez-vous trilogique d'un séquençage entamé en 1981 par May B, poursuivi en 2004 avec Umwelt. Quelle constance dans ces trois pièces ? Une immense scansion y anime le déploiement collectif des figures humaines. Une communauté y est agie, dans le sens de ce qui la fonde et la prolonge. Le rhapsodique, et le martèlement, y soutiennent le pas de l'histoire. Laquelle s'y engorge alors, avec ses mutations tonitruantes.

Directement inspiré de Beckett, issu de la décennie 70 des idéaux révolutionnaires en action, May B – même pétri dans la lourde terre glaise de l'absurde et du tragique du XXe siècle – charriait une destinée encore toute liée par un grand souffle des destinées collectives. Un quart de siècle plus tard, on ne trouva pas moins de puissance de déploiement dans Umwelt ; voire une ivresse de la splendeur des images du monde. Oui mais désormais fragmentaire, dissociée, moulinée dans la réduction au strict statut d'images. Un sens s'était éteint, mort sous le régime de la communication, dans les ruines de la représentation postmoderne.    

En 2019, Ligne de crête se déroule sur un plateau compartimenté par un dédale de panneaux vitrés, ménageant un labyrinthe d'alvéoles, rappelant un lieu de travail en open space. C'est là que trois femmes et trois hommes évoluent, outrageusement costumés à la manière d'employés de bureau. Il faut s'intéresser aussi à leurs maquillages, qui leur confèrent des traits semi-momifiés, comme absentés sur la pente d'une artificialisation à eux-mêmes. Ces physionomies de la déréliction sont particulièrement saisissantes lorsque soudain à l'arrêt, tous ces personnages agrippent frontalement, en effet miroir, leurs regards à ceux des spectateurs, qui leur font face.

 

Ligne de crête de Maguy Marin p. Compagnie Maguy Marin

 

Le son de Ligne de crête est quasi invariant, obsédant, rappelant celui d'une machinerie purement mécanique – comme le produirait un métier à tisser – sur un versant électronique. Voilà de quoi scander l'inépuisable course des allers et venues des six employés de bureaux qui caracolent, à la façon d'une ruche post-humaine, dans les couloirs et encoignures de leur cage vitrée et compartimentée. Leur énergie est toute mécanique, extrêmement cadencée, orchestrée, avec avancées, suspens, retenues, lâchers. Les gestes sont métronomiques, hachurés. Par instants, cette pression se résout dans des crises d'apnées, de hoquets, où les corps, brièvement cathartiques, sont débordés de gestes compulsifs, comme électrocutés.

Les personnages de Ligne de crête sont tous soumis à un modèle d'absentement à eux-mêmes, au bord d'une schizophrénie corporelle. Cette aliénation puise à la surcharge délirante de l'action à laquelle ils se consacrent sans répit : soit une accumulation sans fin, de centaines et centaines d'objets et biens de consommation, qui se présentent en bric à brac monstrueux. Ils ramènent d'on ne sait oui, puis disposent, une collection inépuisable, du micro-onde au paquet de corn-flakes, du bouquet de fleurs en plastique à la théière. Cela ressemble au contenu empilé et désordonné d'un caddie d’hypermarché, qui aurait proliféré en amoncellement monstrueux.

Ainsi l'espace se peuple sur le mode d'une installation, non sans quelque chose de fastueux au regard, mais poignant dans ce qu'il implique de servitude volontaire, abandonnée à la vanité de la marchandise. Les images en font partie  - le piéton de la place Tian’anmen, les athlètes au poing levé des Jeux Olympiques de Mexico - juste emportées dans ce flot. Également un portrait de Sigmund Freud. Un autre de Karl Marx qui ne cesse de chuter au sol.

Quand tous se consacrent unanimement au même culte de la consommation, les liens entre performers n'en sont pas moins délités, standardisés, vidés d'authenticité. C'est ce qui se donne y compris en passant par le paroxysme paradoxal d'une nudité tout autant absentée. Il n'y aura pas d'autre fin à cette fable qu'une sèche coupure au noir. Jusque là, comme spectateur, on aura tout peuplé d'une mobilisation surabondante de pensées, de références, analogies, supputations, et mises en doute. Ligne de crête sollicite et convoque. Sa folie absurde inquiète bien plus que ne le faisaient les évidences désolantes de Deux mille dix-sept, la précédente pièce de Maguy Marin.

Quand on est de la génération qui a été, toute entière, transportée pour plusieurs décennies, par le souffle originel de May B – quand on sait aussi que ce chef d'oeuvre, puis tout autant Umwelt, se sont heurtés à rejets et incompréhensions –  on est hanté de précautions au moment de douter de l'actuelle puissance de l'esthétique de Maguy Marin. Sa conviction d'intention reste inaltérable. Sa force de moyens pleinement engagée. Mais une fois de plus, on en sort avant tout accablé devant le constat de la catastrophe. On n'y trouve rien de la force physique étonnante, rebelle et jubilatoire en actes, qui s'éveille dans les nouveaux courants d'une critique autonome ; et qui mobilise.

Revendiquée comme forme de résistance, l'option de Maguy Marin laisse craindre un épuisement dans la réitération des constats et certitudes implacables. À moins que cela dise que notre époque n'est décidément grosse que de telles menaces. Or il y a bien des ZAD. Ou des Gilets Jaunes. En mouvement, problématiques, contradictoires : donc passionnants. Et en tout cas : hors des théâtres.

 

> Ligne de crête de Maguy Marin a été présenté les 6 et 7 février au Théâtre des 13 vents dans le cadre de la saison de Montpelier danse