<i>L’impression</i> de Old Masters L’impression de Old Masters © Dorothée Thébert-Filliger
Critiques Théâtre

L’impression

Pour son troisième spectacle, le collectif genevois Old Masters construit un monde idéal d’après le quadrilatère –  quatre angles inégaux reliés par des droites non parallèles. Une plongée poétique et thérapeutique dans les vicissitudes morales des rapports humains.

Par Amalia Dévaud publié le 2 nov. 2018

 

 

Fidèle à la logique de ses précédentes créations, Old Masters propose un dispositif scénique minimal et onirique : des tentures azur représentent le sol et les parois, tandis qu’un quadrilatère est posé, pour tout décor, au centre de la scène. Comme dans Constructionisme (2015) et Fresque (2016), c’est la dimension tangible de l’objet qui soutient le discours philosphique de L’impression. « Tout est dans tout » a écrit Anaxagore, philosophe de la « quadrature du cercle », et c’est face à ce quadrilatère que méditent nos quatre créatures mi humaines mi bêtes. Le spectacle s’ouvre sur la narration contemplative d’Annick (Sofia Teillet) qui ramène le spectateur à sa propre intériorité, dans le présent de la représentation. D’une voix douce et hypnotique, la narratrice l’installe dans un état mental de réception, permettant aux émotions d’émerger lentement à la surface de sa conscience.

 

La figure de l’asocial

De cet espace surréaliste surgit Michaël (Jérémy Chevalier), un jeune vidéaste socialement inadapté venu filmer les mouvements des trois autres protagonistes. Caché derrière sa caméra imaginaire, il observe le groupe à distance. C’est exactement la posture que réserve Old Masters au spectateur : celle d’être l’observateur de son propre théâtre émotionnel et de s’y confronter. Sur les pas de Michaël, le public est amené à ressentir la souffrance psychique et émotionnelle de tout apprentissage de la vie ; depuis la difficulté à trouver sa place parmi les autres, jusqu’à l’espoir d’être reconnu et compris dans sa singularité. Toutefois, rien n’est épargné à Michaël : Angèle (Charlotte Herzig) et Thomas (Marius Schaffter) se liguent contre lui car ils ne comprennent pas ses motivations professionnelles – « c’est quoi que tu cherches ? » le harcèle-t-elle, tandis que l’autre en conclut qu’« il faut faire comme s’il n’était pas là ».

 

Du chaos à la fusion

Si, initialement, leurs déplacements sont chaotiques et ne souffrent pas la présence d’autrui, les personnages se révèlent plus attentifs au fil du spectacle. À l’image des lignes du quadrilatère, ils finissent par se rencontrer à cœur ouvert, une fois leur masque social ôté. La scénographie représente ainsi leur errance émotionnelle, qui se stabilise une fois l’universalité de leurs émotions partagée. Et à Annick de s’écrier : « Je ne sais pas quoi faire de tout ce bonheur ! »

Mais peut-on véritablement être compris ? Old Masters semble nous le prouver sans jamais tomber dans l’utopie d’une société entièrement altruiste et bienveillante. En effet, la force du spectacle réside dans son équilibre : si le spectateur est profondément touché par la justesse des émotions représentées, il est tiré hors de tout pathos par une esthétique de l’absurde qui contrebalance la profondeur des sujets abordés. Avec une rare intelligence, L’impression nous divulgue son remède aux accents stoïciens contre la souffrance : celui de changer ce qui peut véritablement être changé, c’est-à-dire le regard que l’on porte soi-même sur sa vie. « Parce que c’est vraiment difficile de se dire que ça va bien se passer »…

 

> L’impression de Old Masters a eu lieu du 2 au 7 octobre à l’Arsenic, Lausanne