Maryam Jafri, Le jour d'après, Bétonsalon - Centre d'art et de Recherche, 2015. Vue de l'exposition. © Aurélien Mole.
Critiques arts visuels

Livre ouvert

Maryam Jafri

L’exposition Le jour d’après de Maryam Jafri porte son regard sur l’histoire postcoloniale, à partir de réflexions sur le format d’exposition. Elle met à plat des outils (archives, livres, entretiens, etc.) qui permettent au spectateur de construire, de manière critique et selon son propre point de vue, un savoir sur le monde qu’il habite, sur le contemporain, dans ce qu’il a d’actuel et d’inactuel.

Par Claire Kueny publié le 16 juin 2015

 

«  Le jour d’après. Une exposition de Maryam Jafri, avec des contributions de Jean Genet, Kapwani Kiwanga, Dominique Malaquais, Saadat Hasan Manto, Erika Nimis, Franck Ogou, Helihanta Rajaonarison, S.N.S Sastry, Jürg Schneider et Cédric Vincent ; ainsi que Soufiane Ababri et les participant-e-s de l’atelier Denis Diderot, les étudiant-e-s du Master I Journalisme, Culture et Communication Scientifiques avec Thierry Lefebvre et les étudiant-e-s de l’atelier d’écriture de Julie Ramage pour l’UFR LAC ». 

 

Cette formulation insiste sur le statut d’auteur de l’artiste Maryam Jafri, invitée pour la première fois en France à déployer son travail. Mais elle est ici auteure comme un chercheur est directeur de publication : définir le sujet de la recherche, introduire le propos, inviter d’autres auteurs à participer et à développer leurs idées, réfléchir à l’agencement des interventions de chacun, à leurs mises en relations.

Si l’analogie est faite avec la recherche, c’est bien parce que l’exposition qui se déroule à Bétonsalon jusqu’au 11 juillet se pense comme telle. Elle réunit des travaux d’artistes, d’écrivains, d’étudiants, d’historiens, d’anthropologues, d’archivistes, de cinéastes et autres chercheurs curieux. Les objets qui occupent l’espace ne sont autres que des archives photographiques ou filmiques, des livres, des coupures de presse, des entretiens-vidéo, récupérés pour la plupart suite à de longs travaux d’investigations. Autant de sources et de documents dont il faut se saisir. Les événements qui jalonnent l’exposition – et qui en font pleinement partie – à Bétonsalon et hors les murs, en proposent des interprétations, prolongements, des arborescences, conduisant le public de colloques en performances et autres sessions d’écoutes musicales. Maryam Jafri accompagnée des commissaires Mélanie Bouteloup et Virginie Bobin invitent ainsi le public à pénétrer dans un livre ouvert, un livre en train de se faire, dont le sujet est l’histoire contemporaine postcoloniale.

S’il est permis à chacun d’entrer dans cet « ouvrage collectif » au chapitre qu’il souhaite, tant la scénographie permet de vagabondages et de promenades aléatoires, nous proposons de commencer par ce que l’on pourrait appeler son introduction : Independence Day 1934-1975. Il s’agit d’un agencement d’une soixantaine de photographies prises le jour de l’indépendance des anciennes colonies européennes en Asie et en Afrique. Toutes ont été extraites des archives de chaque pays concerné par Maryam Jafri qui y mène une investigation depuis plusieurs années. Après sélection, l’artiste a réalisé une sorte de cartographie qui occupe l’intégralité d’un mur et qui réunit les photographies par typologie d’événements, sans différenciation de leurs contextes géographiques et chronologiques. Ainsi sont juxtaposées en sous-groupes de 3, 4, 6 photos parfois, les arrivées des dignitaires à l’aéroport ; les défilés et les saluts à la foule des nouveaux présidents ; les signatures de l’indépendance, etc. Une chose nous frappe : l’uniformité des cérémonies de ces pays qui venaient de quitter le joug de la domination occidentale mais qui, inlassablement, en conservent ses codes. Dans ces instantanés photographiques d’une apparente neutralité recensés et classés par Maryam Jafri se joue toute la tension entre ce qui s’est passé avant et ce qui se passera après. Une tension d’autant plus forte qu’on la regarde avec des yeux d’aujourd’hui, des yeux qui connaissent ces fameux jours d’après

Chacune des interventions des auteurs est proposée à différents regards, invitant le spectateur à réfléchir à la posture physique et critique qu’il adopte face à aux images. Certaines sont exposées directement au ras du sol, quand d’autres sont posées sur des supports horizontaux à différentes hauteurs. Parfois même, les documents sont difficiles d’accès. La scénographie, réalisée par l’artiste Hadrien Gérenton, agit comme une sculpture : elle habite l’espace et demande à être regardée sous tous ses angles. Elle soumet le spectateur à un mouvement perpétuel, bien que non directif, de son corps censé accompagner celui de son esprit. Sans doute devrions-nous plutôt dire d’ailleurs que c’est une sculpture qui devient scénographie : elle s’apparente, certes, à des éléments de mobilier et frôle le design, mais on y retrouve surtout des échos au travail sculptural d’Hadrien Gérenton. Elle participe – en concordance avec ce que défend l’exposition qui présente des documents devenus œuvres – au décloisonnement des frontières artistiques et à leurs débordements.

Minimales enfin, les sculptures occupent essentiellement un des espaces de l’exposition, laissant une grande place au vide et aux interstices qui sont, eux aussi, centraux. Comme l’a formulée Monique Chemillier-Gendreau, « seul le lieu vide permet que se déploie la liberté politique comme la liberté de l’artiste ». Et c’est ici dans les vides, les hors-champs et les interstices, que se tissent les fils entre les petites histoires et les micro-récits présentés. Ensemble, ils permettent de recomposer l’histoire et le présent et engagent ainsi le spectateur à réfléchir à la notion de liberté et aux relations qu’il entretient avec les autres. C’est pourquoi Le jour d’après, qui est avant tout vecteur de recherches et de réflexions, a mis au cœur de son programme la rencontre, le dialogue et l’échange. L’exposition consisterait donc peut-être, à partir d’hier et d’aujourd’hui, à penser de manière critique, la construction de demain…

 

1. Monique Chemillier-Gendreau, « Débordements », dans le Caillou n° 2 de la saison Battre la campagne, La criée, centre d’art contemporain, Rennes, juin 2015, poster 9, p. 8.

 

 

Maryam Jafri, Le jour d’après, jusqu’au 11 juillet 2015 à Bétonsalon.

Événements à venir :

Jeudi 18 juin, de 17h-19h : Archives en écho : Repenser les mémoires et les imaginaires des indépendances coloniales, séance 3/3 du séminaire “Postcolonial turn” : son aventure dans le champ de l’art contemporain

Jeudi 25 juin, de 19 à 20h : A Conservator’s Tale, Performance de Kapwani Kiwanga

Dimanche 5 juillet, de 13 à 19h : Hospitalités 2015. Circuit de découverte du MAC VAL, de YGREC ENSAPC et de Bétonsalon, avec Soufiane Ababri, Nelson Bourrec Carter et Camille Ayme, organisée par le réseau TRAM. 

Du mercredi 8 au vendredi 10 juillet : Conférence Européenne des Etudes Africaines, à La Sorbonne

Samedi 11 juillet : Competitors Leave at Dawn : the race from Johannesburg. Finissage et lecture-performance d’Anne Historical (Berrina Malcomess)