<i>Bimbo</i> de Suzan Boogaerdt et Bianca Van der Schoot Bimbo de Suzan Boogaerdt et Bianca Van der Schoot © p. Ben van Duin
Critiques Théâtre

Lobotomie en règle

Avec Bimbo et Hideous Women, les artistes néerlandaises Suzan Boogaerdt et Bianca Van der Schoot se jouent des représentations inoculées par les médias et autres supports télévisuels. Issues de leur série de performances « Visual Statements », les deux pièces manipulent le surplus d’images, la perte de signifiance sous le flot discontinu et inutile de l’imagerie pop-culturelle. 

Par Moïra Dalant publié le 28 août 2017

C’est parce que la distinction entre réalité et manipulation s’estompe que des jambes et des seins de femmes peuvent être utilisés pour vendre de la sauce barbecue. Les essais de Guy Debord et de Jean Baudrillard n’y seraient pas pour rien dans la recherche dramaturgique du duo d’artistes féminin Suzan Boogaerdt et Bianca Van der Schoot.

Dans Bimbo, le dispositif est perturbateur et frustrant, c’est lui qui occupe la place de personnage principal. Le procédé scénique en rectangle inversé place le public dos au centre de la scène où évoluent les actrices, et face à des écrans de télévision qui viennent former un second enclos autour de l’espace de jeu. L’intérieur devient l’envers de la scène, les coulisses de l’écran en quelque sorte. Le jeu théâtral est à double tranchant : pour et par l’écran placé à 50 centimètres de nos visages. Dans notre dos, se joue la « réalité ». Ce qui nous est montré par l’œil de la caméra est certes le point focal principal, mais le plus excitant est en hors champs, ce que l’on tente d’(ap)percevoir en se tordant un peu l’échine, les à-côtés, les débordements, les stress de l’acteur entre deux changements, le laid et l’imparfait sans doute, ce que l’audiovisuel cherche à cacher. 

Comme dans un training sportif absurde, les actrices courent dans leur enclos afin de composer une scène puis l’autre, mettant en jeu des clichés télévisuels de plus en plus perturbants : du machisme des vidéoclips musicaux à la manipulation publicitaire, jusqu’aux absurdités des saynètes pornographiques style Youporn. C'est alors qu'Ève ne mange plus une pomme mais une banane. Dans une physicalité exponentielle proche de la transe, les actrices de Bimbo malaxent et avalent littéralement les faux truismes déblatérés par le monde audiovisuel – très américanisé. Elles les dégurgitent quasi intacts mais dans une accumulation telle que notre rythme cardiaque s’accélère et que le dégoût nous (sur)prend au milieu du rire jaune. Bimbo se présente comme une épopée grotesque et sans voile de notre contemporanéité. Il n’y a plus de pause, ni aucune trace d’individualité ou de dissidence. L’abrutissement semble être le but ou la solution face aux représentations subies par les femmes et leurs corps. Les spectateurs sont rassemblés pour vivre sur un rythme éreintant une expérience collective, chacun paradoxalement isolé devant un écran.

Bimbo de Suzan Boogaerdt et Bianca Van der Schoot. p. Ben van Duin 

 

Les « Visual Statements »

Si, à l’inverse de BimboHideous (Wo)men étire au lieu de remplir la temporalité et la narration, la pièce joue elle aussi sur une indistinction entre réalité et illusion. La scène au plateau tournant montre alternativement trois pièces d’un appartement au décorum impersonnel, inspiré des séries télévisées américaines ou d’émissions de télé réalité. En tournant, chacune des pièces découvre une nouvelle facette des personnages en présence et la vacuité de leurs interrelations. Rocco sort avec Angela, qu’il épousera sans doute, mais qui, on le comprend plus tard, est la sœur de Brooke qui était autrefois l’amante de Rocco et dont elle est encore secrètement amoureuse. Jennifer, elle, est une mannequin que Rocco embauche et qui l’excite. Chacune des actrices portent un masque de latex et interprètent plusieurs des personnages à tour de rôle. Des sosies apparaissent peu à peu et les saynètes s'enchaînent sans tout à fait faire avancer la narration. De manière incongrue l'un des personnages s'individualise pour confesser propos racistes et dérisoires. Une déprime ambiante envahie le plateau tournant. Un seul modèle de vie semble exister et une apathie générale frappe les sosies qui hantent le plateau et les écrans, dispositif récurrent.

Hideous (Wo)Men de Suzan Boogaerdt, Bianca Van der Schoot et Susanne Kennedy. p. Sanne Peper

La « lobotomie » que nous subissons se joue dans les strates subjacentes de notre conscience. Par la disponibilité et la répétition de schémas visuels et de clichés. Dans Bimbo, la femme ultra sexy, à moitié nue, au corps tronqué – rien de banal en somme, on l’a reconnaît puisqu’on la voit sur les écrans, les panneaux publicitaires – une jambe ici, une bouche plus loin. Le dispositif caméra joue sur les gros plans pour montrer non seulement l’œil mais l’intérieur de l’œil, de même pour la bouche qui ingurgite et régurgite. C’est l’excès d’images nous place dans des retranchements intellectuels certes, mais aussi physiques. La répétition implacable du même : de la bande sonore R’n’B ultra machiste dans Bimbo aux propos sexistes jouant de l'absurde des telenovelas réinterprétés dans leur seconde pièce Hideous (Wo)men... Face à un jeu visuel qui manipule les contraires, l’endroit et l’envers, le cliché et l’inédit, l’abrutissement et l’agression, le spectateur-voyeur oscille entre amusements et hauts le cœur. Est-ce l’effet insidieux des écrans sur des vies  condensées ici en un peu plus d'une heure ? Ces années entières passées à regarder un décorum, une imagerie manipulée, une conception du monde superficielle et photoshopée ? La réussite de ces « Visuel Statements » prend naissance dans la manipulation excessive de l'imagerie télévisuelle et publicitaire aussi bien-pensante que glauque. Le porno comme les télé réalités parlent de notre rapport au corps mais surtout de notre jugement sur celui de l'autre, de la compétitivité, de la volonté d’appartenance à une « normalité ». Bimbo parle de la manière de regarder, d’interagir, même de bouffer.

 

> Bimbo de Suzan Boogaerdt et Bianca Van der Schoot a eu lieu les 5 et 6 août et Hideous (Wo)Men de Suzan Boogaerdt, Bianca Van der Schoot et Susanne Kennedy le 8 août, dans le cadre de la Biennale Teatro de Venise