Minia Biabiany, L’orage aux yeux racines, vue d’exposition © Simon Castelli-Kérec Courtesy de l’artiste et des Tanneries – CAC, Amilly
Critiques arts visuels

L’obscénité des objets

Suspendre un instant la course du monde, s’extraire du chaos sans l’ignorer, c’est peut-être ça, le luxe auquel une œuvre d’art permet d’accéder. Mais tout dépend de la manière dont un objet entre en résonance avec un autre. Aux Tanneries, le duo Lucy + Jorge Orta ouvre un « théâtre des opérations » dans un monde en proie aux effondrements, quand le « théâtre d’objets » de Minia Biabiany souffle les histoires de corps privés de parole.

 

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 23 févr. 2021

 

Depuis la France, peu de gens seraient capables de situer précisément ces zones de conflits où s’amoncellent les camps de populations déplacées et les dispensaires de fortune, se multiplient les pénuries d’eau potable, les affaissements de banquises – mis à part les personnes qui ont-elles-mêmes échappé à ces situations, les humanitaires et les militaires. Pourtant, nous en connaissons tous les images. Hors période de campagne présidentielle, de pandémie ou d’attentats, celles-ci alimentent les flux médiatiques ; comme un fond visuel indistinct et familier, maintenu à une distance rassurante puisqu’il n’est jamais tout à fait incarné. Lucy et Jorge Orta ont traversé quelques-uns de ces territoires au gré de leurs collaborations avec des équipes scientifiques ou humanitaires et en ramènent des photographies, comme autant motifs immédiatement signifiants : des tas de bidons et de linges, des morceaux de glace, des corps amassés sur des barques ou autour de puits. Aux Tanneries, centre d’art contemporain d’Amilly qui borde la rivière du Loing, le duo de plasticiens installe son « théâtre des opérations ».

Dans le ventre presque tout en béton de cette ancienne manufacture, surnommé « la Grande Halle », un bateau transformé en usine flottante d’assainissement de l’eau donne la réplique aux grappes de gourdes et de gamelles suspendues à un petit parachute de ravitaillement. Derrière, on admire les entrailles métalliques d’un camion militaire renversé. Autour, tout aussi accidentés, des châssis vides et des toiles donnent à voir des bribes de la photothèque des artistes, dont les images sont en partie obstruées par des coulures et immersions de peinture. En face : un autre véhicule, marqué de la célèbre croix rouge, portières arrières grandes ouvertes, prêt à avaler une procession de silhouettes beiges fusionnées à des lits de camp. Sacs mortuaires ou couvertures de survie optimisées, ces bivouacs tissés dans de la toile immaculée se confondent avec des âmes flottant sur le Styx.

En décontextualisant totalement ces motifs, et en revendiquant un « art de solution », qu’il s’agisse d’œuvres fonctionnelles, comme la barque de retraitement des eaux et les duvets ; ou à message, Lucy et Jorge Orta se préservent de tout « voyeurisme » quant aux désastres géopolitiques et écologiques qu'ils souhaitent dénoncer. Si elles sont « utiles », leurs sculptures ne se cantonnent pas pour autant au « design humanitaire ». Et ce, grâce à une scénographie qui permet au spectateur d’entrer littéralement dans des images semblables à celles qu’il capte dans les médias et d’aborder l’obscène, ce qui reste « hors de la scène », soustrait aux regards pour ne pas heurter la bienséance.

 

 

Faire vibrer les chapes de béton

Avec L’orage aux yeux racines, l’exposition de Minia Biabiany dans la Petite Galerie à l’étage du centre d’art, on entre dans un « théâtre d’objets » beaucoup plus ambigu : impossible d’identifier clairement les pièces qui le constituent – sculptures en bois aux lignes organiques, dessins de flore luxuriante, pelures séchées de bananier –, tant l’éclairage, que l’artiste a souhaité laisser naturel, en modèle et en défait les contours. Les variations de la lumière jouent le rôle d’un marionnettiste, occupé à confondre représentations végétales et organes génitaux. Bien qu’immobiles, les éléments « matériels » de la scène se transforment. Selon l’angle de vue, l’étagère montée sur pilotis prend des allures de proue de bateau qui fend l’espace ; les dessins, découpés selon les courbes d’une fleur, d’un volcan ou d’une écorce et fixés avec un bâton à bonne distance des parois, se décrochent des murs pour mimer de grandes voiles : le lieu semble parler, les sculptures hybrides remonter des tréfonds d’un océan invisible.

L’artiste joue avec une grande aisance des équilibres entre les angles acérés de l’architecture et la langueur de ses motifs : une peau de bananier momifiée fermement ficelée à la poutre en béton de la galerie, une forme molle transpercée par une corde, un morceau de bois greffé à un coquillage exhibant ses cicatrices. La violence feutrée de cette mise en scène nous raconte une histoire de corps enchaînés, indexés et tronqués, enfouis dans l’épaisseur de paysages tropicaux. Minia Biabiany déroule des fils le long desquels elle sème des indices : le volcan de la Soufrière en Guadeloupe, les conques de lambi dont les « marrons » (les fugitifs des plantations qui se sont révoltés contre l’esclavage), se servaient pour communiquer, le bananier devenu le symbole des ravages du chloredécone. Cet insecticide, interdit depuis 1990 en France continue d’être utilisé dans les plantations aux Antilles, contaminant les terres et les corps, crime que le droit français tend pourtant à considérer comme « prescrit ». Contrairement au duo Orta, Minia Biabiany ne délivre aucun message. Elle laisse liberté au spectateur d’effeuiller ces œuvres, d’y lire ou non les traumatismes de la colonisation, de les investir avec sa propre mémoire, de laisser leurs vibrations murmurer ce qui doit rester « obscène » : qu'il s'agisse du sexe féminin ou de la perpétuation du système colonial français dans les territoires d’Outre-mer, et la manière dont leurs enjeux sont étroitement liés. 

Dans la droite ligne éditoriale des Tanneries mais chacune à leur manière, ces deux expositions s’émancipent de « l’objet », à rebours des principes du marché de l’art basé sur le « produit fini », indépendant et commercialisable. Ce qui fait œuvre dépend de la manière d’agencer les pièces, des résonances qui naissent de leur mise en espace. Autrement dit, du geste qui les sous-tendent et des regards qui les croisent.


 

> Lucy + Jorge Orta, Interrelations ; Minia Biabiany, L’orage aux yeux racines, jusqu’au 30 mai dans le cadre de la saison Dis]Play Off[Line aux Tanneries, Amilly

 

 

Légendes :

Image 1 et 2 : Lucy + Jorge Orta, Interrelations, Vue de l’exposition. p. Aurélien Mole, Courtesy des artistes et des Tanneries – CAC, Amilly © ADAGP, Paris, 2020

Images 3 : Minia Biabiany, L’orage aux yeux racines, Vue d’exposition. p.Simon Castelli-Kérec, Courtesy de l’artiste et des Tanneries – CAC, Amilly