Renaud Auguste-Dormeuil,, Collection MAC-VAL Renaud Auguste-Dormeuil,, Collection MAC-VAL © Jacques Faujour
Critiques arts visuels

L’Œil et la nuit

Quand l’œil se réajuste aux lumières de la nuit, l’horizon des connaissances s’élargit tout à coup. L’exposition L’Œil et la nuit à l’Institut des Cultures d’Islam à Paris réhabilite humblement l’expérience nocturne que les sociétés capitalistes ont diabolisée ou tout simplement abolie.

Par Orianne Hidalgo-Laurier publié le 14 oct. 2019

« Vous représenterez une rue, la nuit. Vous êtes libre sur les techniques, la seule contrainte : n’utilisez que du noir », ordonne sobrement un professeur d’arts-plastiques devant un parterre d’élèves perplexes. La consigne devient rapidement énigme : comment représenter des formes si « on n’y voit rien » ? Comment figurer la lune sans mettre du blanc ? Ce souvenir de classe de 6e, premier contact pratique avec les arts dit visuels, revient d’emblée en tête devant la vaste fresque de Saad Quresh, intitulée Night That Witnessed et réalisée avec de la cendre, du sable noir, du charbon de bois et de l’encre. L’œil roule d’abord, hagard, sur cette surface obscure et puis l’apprivoise à mesure qu’il s’y enfonce, discerne des fragments plus ou moins creux, des subtilités de matières dans les niveaux de « noir » jusqu’à saisir complètement le paysage lunaire et extrêmement détaillé qui se présente à lui. Sans avoir recours à l’immersif, ni même à une assise théorique, Saad Quresh aurait-il synthétisé avec ce dessin l’expérience nocturne ? Tiré un trait d’union entre « L’Œil et la nuit » – résolvant ainsi l’équation du titre de l’exposition ?

 

Détournement de sens

La prépondérance de la vue dans les sociétés modernes a de quoi inquiéter : on façonne nos milieux à sa mesure, à grands coups de lumières artificielles, au lieu de s’adapter aux cycles de l’environnement. Dans ses photographies prises lors d’un couvre-feu à Birzeit dans les territoires occupés de Cisjordanie, Yazan Khalili subvertit ce rapport de force en utilisant l’éclairage, qui atteste de la domination d’Israël, pour mettre en valeur la capacité de la nuit à abolir des repères diurnes arbitraires. Depuis les collines plongées dans le noir, les lumières de Jaffa, de l’autre côté de la frontière avec Israël, paraissent à portée de main. Les appartenances, les divisions et les restrictions ne semblent plus avoir cours. Comme l’envisage le philosophe Mickaël Fœssel, « la nuit n’abolit évidemment pas les différences sociales [ou les frontières politiques – Nda], ni ne les rend plus acceptables, mais elle peut en neutraliser le caractère excluant – si elle est fidèle à sa propre lumière »1. 

Avec sa vidéo La nuit du doute – la nouvelle lune qui, dans la tradition musulmane, annonce le début ou la fin du ramadan –, Fayçal Baghriche déstabilise la confiance ironiquement aveugle en notre capacité de voir. Écran noir : il faut se laisser guider par la voix off qui raconte le souvenir d’une nuit sans lune, la terreur de l’enfant quand ses yeux bien ouverts se sont pourtant fait absorbés par l’obscurité – une coupure d’électricité sévissant dans le quartier. Son salut, le narrateur le trouvera dans le ciel étoilé, « en voie de disparition » à certains endroits du globe, et vers lequel se tourne Renaud Auguste-Dormeuil, les nuits du 18 mars 2003 depuis Bagdad et du 15 mars 1988 depuis Halabja. La veille d’une pluie de missiles américains pour la première, d’un massacre au gaz perpétré par l’armée irakienne contre la population kurde pour la seconde. Ces astres imperturbables face aux météorites technologiques ont quelque chose d’aussi glaçant que rassurant. Malgré la réputation que la philosophie des Lumières a fait à la nuit – domaine de l’irrationnel et de l’archaïque par opposition au jour, royaume de la connaissance et du progrès –, c’est encore la lune qui guide Stéphanie Saadé dans ses dérives urbaines et fixe l’image, une fois son croissant rehaussé par de la feuille d’or, de ses photographies hasardeuses. Un peu plus loin l’artiste proclame même la faillite de la vue au profit de l’odorat, réduite à analyser un parterre de fleurs de jasmin desséchées : le souvenir des nuits beyrouthines s’en est allé avec leur parfum volatile. La lumière du jour, elle, s’avère écrasante, comme le plomb. Si bien que le photographe Mustapha Azeroual choisit d’en passer par l’obscurité pour capter un désert au moment où le soleil est au zénith : c’est le négatif qui révèle le paysage à l’œil. Et voilà que la vue et les ténèbres se font complices.

  

Perturbations de sciences

Ici, les assauts de la nuit n’amènent pas avec eux des cohortes de monstres, de superstitions ou d’émotions ingérables. Dans les instantanés argentiques de İrem Sözen, c’est à peine si, passée l’accommodation de l’œil au noir et blanc, l’étrangeté des sujets persiste. On y décèle un hérisson, un fruit éclaté à terre, une femme adossée à un rocher, comme saisis par les phares d’une voiture. Ils deviennent les personnages d’une chronique de la vie nocturne. L’appréhension des formes peut même se révéler d’une étonnante perfection à en juger par le cycle lunaire que Vladimir Škoda reproduit via un mécanisme de rétroprojection et d’une sphère sans aspérité, ou encore les disques lisses et incurvés en granit noir de Armen Agop (Sufic), sorte de derviches cloués à une estrade qu’une « interdiction de toucher » prive de mouvement. 

La nuit serait-elle finalement ce monde des formes idéales, immuables, abstraites et universelles, théorisé par Platon ? Le royaume de l’intellect en somme ? La cartographie en forme d’arabesque épurée de Timo Nasseri semble l’affirmer : ce grand panneau de bois noir piqué de points blancs et traversé par des courbes d’acier reproduit l’état du ciel observé une nuit de l’an 776 par Khalîl Ibn Ahmad Al Farâhîdî. Cette constellation est la grande inspiratrice du système d’écriture que le poète et philologue mis au point pour rendre la langue arabe plus intelligible. La nuit est mère de bien des sciences sans exclure pour autant toute poésie et spiritualité (l’édito de la présidente de l’ICI, Bariza Khiari, rappelle d’ailleurs les porosités entre Islam et astronomie). Cette transversalité souligne les limites que les catégories de savoirs, telles qu’établies par les Lumières, posent non seulement à la connaissance du monde mais aussi à l’organisation politique des sociétés. Alors que la foi en la « civilisation industrielle » s’effondre face aux bouleversements climatiques, une nuit de doute peut s’avérer très utile pour méditer la pertinence de l'idéologie instituée par la face lumineuse du « progrès ».

 

1. À lire l’entretien avec Mickaël Fœssel paru dans Mouvement n°97, « Si la nuit devient blanche »

Photo 1 : Stéphanie Saadé, Moongold (détail), Courtesy Galerie Anne Barrault. p. Aurélien Mole

Photo 2 : Vladimir Skoda, ADAGP Paris 2019. p. Siegfried Wameser 

 

> L’Œil et la nuit, jusqu’au 9 février à l’ICI, Paris