lostmovements de Jan Martens et Marc Vanrunxt © Raymond Mallentjer

lostmovements

Né d’une invitation à se glisser dans l’écriture et l’univers d’un autre, lostmovements est interprété par Jan Martens et co-signé avec le chorégraphe belge Marc Vanrunxt. La pièce se dévoile comme une surprise à plusieurs strates qui, en remerciant des fantômes de la danse, du cinéma, de la mode et de la musique, laisse transpirer une plus profonde solitude.

Par Marie Pons publié le 22 avr. 2019

Pour qui connaît le travail du chorégraphe belge Jan Martens, cette nouvelle création a de quoi surprendre. Dans un espace froid, muséal, trônent trois sculptures contemporaines, un triangle argenté suspendu, une coulée de béton d’où sort un morceau de bois et un cube métallique évidé où s’est figé une mousse. Jan Martens va poser plusieurs danses dans cet espace, enfilant pour chacune d’elles une robe-t-shirt signée Rick Owens.

C’est d’abord une chorégraphie furieusement énergique, toute en lyrisme, ponctuée de séries de déboulés, de grands jetés, de sauts en tournant qui fendent l’espace dans un style qui rappelle autant Isadora Duncan qu’une envolée néo-classique. Le tout sur le son de l’imposant Requiem polonais de Penderecki. Plus loin, le mouvement se coule dans la lenteur, étiré dans le temps et baigné dans une douche de lumière qui ricoche en mandala sur le sol, charriant des impressions plus obscures.

Un côté grandiloquent et kitsch émerge de ces moments là. L’esthétique comme l’énergie dans lesquelles on découvre Jan Martens au plateau est loin de ce que l’on a pu voir en 2014 dans Ode to the attempt, portrait en solo esquissé par touches de dérision et d’humour. On se questionne alors sur l’influence de l’écriture de Marc Vanrunxt, lui qui s’inscrit dans le courant de l'émergence de danse flamande des années 1980. La piste de la cohabitation entre artistes est un des tuteurs de cette pièce étrange.

 

lostmovements de Jan Martens et Marc Vanrunxt

 

Remercier ses fantômes

Une grappe de noms de chorégraphes est égrenée en ouverture : Yvonne Rainer, Anne Teresa de Keersmaeker, Marlene Monteiro Freitas ou Florentina Holzinger, créatrices et collègues sont remerciées d’un « merci, merci, merci » répété les yeux clos. Plus loin, ce sont des noms d’artistes homosexuels illustres dans les domaines du cinéma, de la mode ou de la musique qui sont cités et remerciés à leur tour. Entre ces deux lignes de présences qui accompagnent le danseur seul en scène, on lit lostmovements moins comme un quelconque hommage, qu’un acte d’introspection où l’histoire individuelle rejoint celle de la danse, des cultures, des collaborations.

Et puis survient la dernière séquence. La voix de Morrissey monte de l’obscurité et chante Asleep, Jan Martens s’engage dans une dernière traversée lente, pas à pas, le tête couverte d’un voile noir qui descend jusqu'au sol et révèle sa nudité en dessous. Il s’allonge au sol et depuis cette pose une lumière arc-en-ciel vient caresser sa silhouette. Ce dernier geste surprend par la mélancolie et la douceur qu’il contient. Après la grandiloquence assumée de ce qui précède, on relit alors toute la pièce à l’aune de cette dernière image pour y voir presque un coming-out, un chemin frayé entre une danse éclatant en pleine lumière et des tourments qui viennent d’une obscurité cachée, d’un endroit de la sexualité, des clubs et des backrooms dont il a été question dans la bande-son.

Finalement, lostmovements nous ouvre à la possibilité de retraverser ses histoires pour en dépeindre un portrait au présent. Si l’entreprise peut paraître auto-centrée, la fragilité et la noirceur qui irriguent le solo par endroits nous font pencher du côté d’un honnête constat. Et l’espace froid, autant que les présences invisibles citées, font tout à coup resurgir une grande solitude.



> lostmovements de Jan Martens et Marc Vanrunxt a été présenté le 28 mars au Théâtre de l’Oiseau-Mouche à Roubaix dans le cadre du festival Le Grand Bain du Gymnase CDCN ; les 17 et 18 mai au nouveau théâtre de Montreuil dans le cadre des Rencontres Chorégraphiques de Seine-Saint-Denis ; du 10 au 12 octobre aux Brigittines à Bruxelles