Love Chapter 2 de Sharon Eyal © André Le Corre

Love Chapter 2

Au Théâtre National de la Danse à Chaillot, la pièce Love Chapter 2, de l'Israélienne Sharon Eyal et de son collaborateur Gai Behar, démonte crescendo et jusqu’à la transe les académismes du ballet classique, sans aucune forme de retenue.

Par Nicolas Villodre publié le 17 juin 2019

De la pénombre, en un premier temps en silence, et avec une certaine langueur puis, sur un tempo plus martelé, se détache un sextuor mixte suivant la parité, au poil près, paré de chaussettes noires, de culotte et maillot de corps blanchâtres, comme prêts à passer une visite médicale. Les hommes ont le pectoral gauche à l’air et les cheveux coupés court ; les femmes, la crinière sagement maintenue en arrière comme le veut l’étiquette dans le milieu du ballet.

Tandis que l’éclairage d’Alon Cohen nuance les valeurs de gris et clarifie le visage et le haut du corps des danseurs, la bande-son, d’esprit techno, jouée en direct par le compositeur en personne, Ori Lichtik, balance une note qui se change en basse continue. On n’identifie pas encore totalement chaque artiste sur scène. On s’engoue pour la beauté des corps, tous différents les uns des autres, et en parfait état de marche. On bigle les poses, les positions de chacun/chacune dans l’idéale géométrie à base de lignes obliques. On prise les ports de bras sans aucun effet de manche.

 

Love chapter 2 de Sharon Eyal et Gai Behar p. André Le Corre

 

Les interprètes ont de la tenue et, pour l’instant encore, de la retenue. Ils se penchent en arrière, se balancent doucement. Mi-amazones, mi-héraclès, ils miment, dirait-on, les archers d’une bataille de longue haleine. Puis ça s’agite, ça progresse, ça marche en demi-pointes, ça se contorsionne, ça pivote, ça va de jardin à cour et ça évolue par la suite en manège, dans le sens des aiguilles d’une montre. Les gestes géminent, s’agrègent les uns aux autres, se transforment en séries. Il arrive qu’un des danseurs sorte du lot, qu’il se situe au centre du groupe, qu’il soit promptement entouré, cerné, captif de ses partenaires, mis sur un char de carnaval ou sur un piédestal comme l’interprète principal du boléro ravélien.

La boîte à rythmes d’Ori Lichtik se déchaîne, les basses se font entendre, d’autres lignes audio enrichissent la trame, le tempo se vivifie. À l’unisson, s’enchaînent des suites, des routines, des motifs visuels de néo-classique, de modern jazz, une farandole à la Pina Bausch, des danses iconiques tel le Frug de Bob Fosse dans Sweet Charity (1969), une avancée hautaine sortie des catwalks ou des gestes maniérés du Voguing. Le tout, en continu, en crescendo, en rinforzando, près d’une heure durant. Jusqu’à épuisement des stocks d’énergie. Jusqu’au spasme.

 

> Love Chapter 2 de Sharon Eyal a été présenté du 8 au 15 juin au Théâtre National de la danse de Chaillot, Paris