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LUFF 2020

En 2020, l’underground est-il encore une voie salutaire ? Réponse avec le LUFF festival à Lausanne, qui défend depuis une quinzaine d’années les modes d’expressions les plus radicaux en matière de musique et de cinéma. En avant, marge !

Par Julien Bécourt

Entre les murs du Casino de Montbenon, le LUFF voit chaque année défiler tout ce que la Terre compte comme irréductibles, outsiders et autres semeurs de trouble issus des contingences les plus extrêmes de l’art et de la musique. Entendre par extrême une forme d’altérité absolue et d’expérimentation à tout crin, émancipée de toute velléité commerciale. Et Dieu sait qu’en cette période de claustration, un tel sursaut de vivacité souterraine fait du bien ! Il aura donc fallu se déplacer à Lausanne pour constater la santé de fer d’une frange d’artistes passant pour la plupart sous le radar des médias. Et pour cause : qu’il s’agisse de musique concrète, de performance bruitiste, de no wave, de punk hardcore ou de musique industrielle, le LUFF s’affiche sur tous les fronts de l’avant-garde sonore. Encore faudrait-il redéfinir la notion d’underground ou d’avant-garde à l’aune d’une époque où tout se carambole sans distinction hiérarchique. L’underground en 2020, c’est un peu la nappe phréatique invisible qui irrigue aussi bien la trap, l’EBM et le post-punk nouvelle génération que la mode ou l’art contemporain, du moins ce qu’il en reste.

 

Déflagrations & turbulences

Quand il ne se fourvoie pas dans l’écueil du nihilisme, en arborant une posture un peu puérile sur les bords, la scène noise et ses contingences « anti-musicales » - d’une décharge électronique à un cri primal - ouvrent la voie royale à un élargissement de la conscience et de l’espace-temps. Les tunnels de bruit deviennent alors des espaces mentaux, labyrinthiques, dans lesquels le corps tout entier vient s’engouffrer jusqu’au lâcher-prise.  À l’ire vindicative des groupes Officine ou La Race, puisant leurs racines dans un noise-rock violemment déconstruit, répondaient les compositions abstraites et introspectives de Crys Cole ou Laurent Güdel, d’une certaine délicatesse dans leurs déflagrations d’infrabasses et autres turbulences sinusoïdales.

Sur le versant performatif, Lorenzo Abattoir et Inga Huld Hákonardóttir & Yann Leguay se distinguaient du lot. Le premier avec un set méditatif dans une obscurité interrompue par les flashes de lumière d’une ampoule actionnée manuellement tandis que son souffle amplifié s’accouplait à un nuage de fumée d’encens. Les seconds debout sur une bûche de bois qu’ils s’employaient à percuter tour à tour avec la nuque d’une hache jusqu’à entraîner un phénomène de rotation, le temps de la déclamation d’un poème en anglais. L’action étant bien entendu amplifiée crescendo à un volume terrassant. On retiendra aussi le trio constitué par le saxophoniste free Antoine Chessex, la dompteuse de larsens Nina Garcia (alias Mariachi) à la guitare électrique et Louis Schild à la basse dans un jeu d’aller et venues face à trois amplis disposés frontalement sur la scène. Deeat Palace, en remplacement express d’un artiste absent, nous gratifia au final d’une performance noise post-techno pleine de grâce et de sauvagerie. Le tout relayé par la radio pirate ∏-Node, animée nuit et jour par une poignée d’activistes bien connus de la scène expérimentale (Erik Minkkinen de Sister Iodine, Yann Leguay, Julien Clauss, Philippe-Emmanuel Sorlin, Mabuseki…)

 

Cul décadent

La sélection cinématographique n’était en revanche pas tout à fait à la hauteur des enjeux d’une telle manifestation. A l’exception de quelques curiosités (en particulier Incubus, série B d’épouvante sixties en noir et blanc, aux dialogues en esperanto !) et d’une sélection de classiques de belle tenue (Genet, Deren, Brakhage, Harrington, Herzog…), peu de films contemporains se démarquaient. Si Troma pouvait encore avoir une portée subversive jusque dans les années 1990, ce n’est plus vraiment le cas, tant la réalité surpasse le delirium de cette adaptation scato-gore de Shakespeare (#Shakespeareshitstorm, signé du facétieux Lloyd Kaufman, le père de Toxic Avenger), sans grande portée autre qu’une provoc de bon aloi. N’est pas John Waters qui veut !

Les innovations formelles étaient plutôt à guetter du côté de l’esthétique queer-pop de Playdurizm, dans la droite lignée de Gregg Araki, ou du baroque Autumnal Sleeps, tourné sur des chutes de pellicule 35mm à l’aide d’une caméra soviétique des années 1970. Le cul décadent était aussi au centre d’une programmation de courts-métrages porno, pilotée par la Fête du Slip. Mais les auteurs les plus audacieux ne seraient-ils pas plutôt à dénicher hors de cette transgression brandie en étendard, pour tout dire assez convenue ? On retiendra surtout l’hommage à Masashi Yamamoto, cinéaste japonais mineur mais suffisamment rare pour qu’on y prête attention. Dans les années 1980/1990, il réalise une poignée de films réalisés avec les moyens du bord, dépeignant la débâcle de la société productiviste. Fatalement inégal, le LUFF n’en demeure pas moins un rendez-vous vital pour cette niche alternative partie à l’assaut du monde, avec ou sans virus.