Dorian Gaudin, vue de l'exposition <i>Rites and Aftermath</i> au Palais de Tokyo. Courtesy de l’artiste, Dittrich & Schlechtriem Galerie (Berlin), Nathalie Karg Gallery (New York) et Galerie Pact. Dorian Gaudin, vue de l'exposition Rites and Aftermath au Palais de Tokyo. Courtesy de l’artiste, Dittrich & Schlechtriem Galerie (Berlin), Nathalie Karg Gallery (New York) et Galerie Pact. © p. Aurélien Mole
Critiques arts visuels

Machine infernale

Le théâtre d’objets Rites and Aftermath, installé par Dorian Gaudin, encore peu connu en France, réanime le fantasme d’un art procréateur. Et déglingue au passage deux pans de mur du Palais de Tokyo.

Par Marine Relinger publié le 15 mars 2017

Voyons un peu : le tout peut évoquer – selon l’artiste lui-même – une scène de banquet désertée par ses convives. On les comprend : le mobilier rebelle qui compose Rites and Aftermath (que l’on peut traduire par « Rites et conséquences ») se tortille et hoquète en tous sens, à l’évidence réfractaire au service. En guise de table, une longue tôle en acier brut ondule jusqu’au plafond, avant de s’abattre sur une longue tige qui, bien que lestée d’une lourde pierre, se renverse pour venir heurter le mur adjacent. Autour, des objets plus ou moins abstraits et une série de « chaises » mal dégrossies semblent pris par la danse de Saint Guy. L’une de ces dernières, à l’écart, s’en cogne le dossier contre une cimaise, qu’elle entame laborieusement, alors que le tout négocie une réaction en chaîne collective, dont on a bien du mal à cerner les tenants et les aboutissants.

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exposition de Dorian Gaudin « Rites and Aftermath », Palais de Tokyo (0
3.02
08.05.2017).
Courtesy de l
artiste, Dittrich & Schlechtriem Galerie (Berlin)
,
Nathalie Karg Gallery (New York)
et
Galerie Pact (Paris). Photo : Aurélien Mole
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Galerie Pact (Paris). Photo : Aurélien Mole
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Galerie Pact (Paris). Photo : Aurélien Mole

Dorian Gaudin, vue de l'exposition Rites and Aftermath au Palais de Tokyo. Courtesy de l’artiste, Dittrich & Schlechtriem Galerie (Berlin), Nathalie Karg Gallery (New York) et Galerie Pact. p. Aurélien Mole

Le « théâtre d’objets » du jeune artiste français Dorian Gaudin, qui vit et travaille à New York et qui bénéficie ici de sa première exposition en centre d’art, détonne. Son caractère performatif perpétue un fantasme, celui d’un art procréateur, qui était déjà à l’œuvre dans le cadre des « machines célibataires » (le mot est de Duchamp) et plus précisément des « machines à faire de l'art » de Kowalski ou de Tinguely. Notons que, à rebours des sculptures autodestructives de Tinguely, la chorégraphie d’objets auto-mobile de Dorian Gaudin semble quant à elle, subrepticement, entreprendre de démolir deux pans de murs du Palais de Tokyo (rechignerait-elle à se laisser définir par l’institution muséale ?). Nous prêtons facilement des intentions et des attributs humains aux objets, dès qu’ils nous semblent échapper à toute fonction attribuée par l’homme.

 

Recherche imprédictible

Mais si l’installation de Dorian Gaudin s’éloigne des mécaniques bien huilées de Tinguely, c’est avant tout parce qu’elle est le jeu d’un programme informatique aléatoire. Ce dernier contrôle, en pratique, une cuve à air comprimé reliée par des tuyaux à certains objets (placés « sous perfusion »), ainsi que deux moteurs mobilisant la longue tôle centrale. Plus précisément, l’agencement de Dorian Gaudin cherche à contrarier les qualités aérodynamiques des matériaux, dans une logique de montée de la tension puis de sa libération bruyante à certains points de rupture, déterminés par les matériaux même. « L’œuvre, fondée sur le principe de tension et détente est bourrée de ressorts, qui révèlent la nature des matériaux. Le dessin des meubles et des objets [tous conçus par l’artiste – Ndlr] sont déterminés par des questions fonctionnelles, mécaniques et aérodynamiques, dans le but de leur "donner vie" », note ce dernier. La tension est tangible : les éléments sont tour à tour, voire tout à la fois, récepteurs ou transmetteurs d’une onde de choc. Mais l’imprédictible relatif de la manifestation donne plutôt l’impression d’un chaos et d’un monde d’interdépendances en lutte, que d’une coordination.

Du point de vue de l’artiste, sans doute, il y a une délectation à créer un espace-temps qui jusqu’à un certain point lui échappe, qui fait théâtre, dans le dos de son propre concepteur. Il y a cette prise de risque liée à l’aléatoire : par exemple, les chaises peuvent tomber (sachant qu’elle ne sont pas encore capables de se relever toutes seules) et demeurer « hors-jeu » jusqu’à la fin de la journée. Tous les matins, les éléments sont replacés à leurs positions d’origine, mais au-delà, les mouvements et les impacts engendrés suivent leur cours. « J’aime l’idée que l’on puisse venir voir la sculpture plusieurs fois et ne jamais voir la même chose. Si la cuve libère son souffle au bon moment [tel un kairos machinique – Ndlr], tout peut sauter en même temps. D’autres fois, il peut aussi bien ne rien se passer du tout pendant un long moment », rapporte Dorian Gaudin.

Mais de quel monde parlons-nous, si l’artiste ne crée pas seulement une forme finie mais un micro-monde, en apparence intrinsèque, et en devenir ? Loin d’évoquer la cosmologie harmonieuse des Anciens – où chaque chose est à sa place dans un fonctionnement immuable et idéal – on est ici de plain-pied dans la contingence, l’imprévisibilité de notre monde contemporain et l’enjeu de la catastrophe reformulé à nouveau frais : cet événement imprédictible – cela aurait pu se passer autrement – et sur lequel on n’a aucune prise, est d’autant plus problématique qu’il n’est plus naturel mais artificiel, c’est-à-dire l’œuvre de l’homme lui-même. Plus clairement encore, Rites and Aftermath nous évoque ainsi le spectre de la Mégamachine (formulé par Jacques Ellul dans Le Système technicien, en 1977) à l’ère des technosciences : une machine qui fait système, au point que nous ne choisirions plus rien d’elle et qu’elle-même – évidemment – ne serait en rien délibération d’elle-même. D’où la fascination trouble que l’on peut ressentir face aux soubresauts de ce corps de métal ; ce ballet froid qui s’agence par la force des choses en une cacophonie solidaire, dans une totale indifférence à l’égard du spectateur… et des murs du Palais de Tokyo.

 

> Dorian Gaudin, Rites and Aftermath, jusqu’au 8 mai au Palais de Tokyo, Paris