Critiques Danse Film

Maestro de Barra

Israel Galván

Aujourd’hui, certains danseurs et chorégraphes continuent à se produire devant un public restreint aux « professionnels ». D’autres, devant l’objectif captant leur spectacle dans les conditions du direct, façon caméra de surveillance. Israel Galván, quant à lui, produit un véritable film de danse : Maestro de Barra, d’ores et déjà un modèle du genre.

Par Nicolas Villodre

En attendant d’autres formes de diffusion (festivals de cinéma et de danse, plateformes de vidéo à la demande, chaînes de télé, etc.), ce court métrage noir et blanc, intemporel et d’avant-garde, réalisé et monté par Joaquin Aneri, est présenté jusqu'au 7 avril sur le site du Joyce Theater de New York qui l’a coproduit. Maestro de Barra, qui signifie littéralement « maître de comptoir » et qu’on pourrait approximativement traduire par « chef barman », se réfère aussi au maître de danse du ballet classique, ainsi que peut le suggérer la musique romantique mixée aux claquements de bottines de Galván dans la première séquence du film, le Nocturne opus 9, n° 2 en mi bémol majeur de Chopin qui, depuis les Ballets russes, accompagne dans les studios de danse les exercices… à la barre.

Le bailaor, en tenue de serveur, évolue dans un cadre à la fois ouvert et fermé, public et privé, restreint et cristallin. L’action se situe devant et à l’intérieur du bar Rodríguez, place saint Antoine de Padoue à Séville. La structure de l’opus est simple comme bonjour, qui enchaîne un prologue à dix plans séquences en caméra fixe séparés par des fondus au noir. Par sa durée comme par son style, le film se réfère aux burlesques des années 1910 et au néoréalisme d’après-guerre. Galván a la vivacité et comme un air de famille avec Chaplin. Il entretient un même rapport au sonore, niant tout message univoque, usant de la langue comme d’un signifiant pur – musical, rythmique et entraînant. Les intertitres d’une part, le maître à bord derrière le bar, le danseur-chanteur Ramón Martínez annoncent ou énoncent le programme et la carte de tapas de l’établissement : servir la danse, salade russe, marinade, brochette de poulet, flamenquín (rouleau de porc façon cordon bleu), chipirons à la plancha, boulettes sauce verte, pois chiches aux épinards, café et pousse-café, dessert, taxi.

En un peu plus d’une demi-heure, le maestro fait la synthèse de son art, de façon plus convaincante et intense que lors de sa dernière venue à Paris. Au moment où on s’interroge sur la réalité et la solidité de l’Europe, le danseur, par une opération qui tient de l’alchimie, transforme le local en global, l’art andalou en expression universelle, le mouvement quotidien en posture sublimée. Le carrelage fait office de tapis de danse, le comptoir en inox d’instrument de percussion pour le talentueux José Carrasco, la placette et le trottoir de théâtre de plein air pour le soliste et ses accompagnateurs María Rubio et Alejandro Villaescusa. Ce décor dévoile pour partie les sources l’ayant inspiré depuis ses débuts, aussi bien le football (l’équipe sévillane du Real Betis Balompié dont il est supporteur) que les activités les plus prosaïques (l’appel du taxi le bras levé, par exemple). Le café offre matière et support au chorégraphe (cf. le solo de danse assise de L’Amour sorcier). Tout ici est net et précis. Rien ne semble avoir été laissé au hasard. Cette exactitude n’exclut pas l’impromptu (cf. le piéton masqué, Covid oblige, interloqué, fixant l’interprète en pleine variation). Le soliste fait le tour du propriétaire, il improvise suivant le principe d’un Bernard Lubat, en se souvenant de ce qu’il n’a pas encore dansé.

 

 

 

> Maestro de Barra d'Israel Galván, à voir jusqu'au 7 avril tous les midis sur le site du Joyce Theatre