Mal-Embriaguez Divina de Marlene Monteiro Freitas © Peter Honnemann Kampnagel

Mal-Embriaguez Divina

Marlene Monteiro Freitas a pour habitude de nous en mettre plein la vue. Mal-Embriaguez Divina sa dernière création n’échappe pas à la règle. En remontant aux racines du mal pour y trouver une assemblée de bureaucrates obsédés par leurs petits papiers, la chorégraphe capverdienne affirme aussi une signature artistique grandiloquente, entre gène et génie.

Par Léa Poiré publié le 15 sept. 2021

Remonter aux racines du mal et en saisir ses manifestations. Voilà le pari titanesque, aussi sublime que sinistre, auquel s’attaque la chorégraphe capverdienne Marlene Monteiro Freitas dans sa dernière création Mal-Embriaguez Divina. Le terrain de jeu : quelques bancs, un haut promontoire à trois étages, un escalier pour y accéder et en fond de scène, un filet de volley. Le tout laisse traîner une atmosphère grise poudrée, ténébreuse et venteuse, presque métaphysique, comme sortie d’un tableau de l’Italien Giorgio de Chirico (les couleurs chatoyantes en moins). Nos personnages : neuf figures aux gants violets, blouses de velours bleu roi, collants moulants, yeux exorbités et gestes hachés comme des pantins. À première vue, on pourrait imaginer que la chorégraphe, que l’on connait pour ses pièces grandiloquentes, cherchera à confronter tout ce petit monde aux représentations démoniaques associées au mal. Il n’en est rien. Ni évocation directe de Lucifer ou Méphisto, ni même de tyrans réels ou d’assassins pervers. Près de deux heures durant, les performeurs s’affairent plutôt à recréer une micro-société bien administrée quoi que parfaitement défaillante. Tour à tour et parfois en même temps, ils se glisseront bien davantage dans les gestes de militaires – kalachnikov au bras – de politiciens orgueilleux, curés vicieux ou bureaucrates mangeurs de papiers.

 

 

Administration en carton

À qui le demanderait, il nous serait bien difficile de « raconter » ou « décrire » la pièce, tant elle est volontairement chaotique, saturée d’images absurdes aussitôt renouvelées, de gestes mécanisés et répétés, de visages déformés par des grimaces, et de thèmes musicaux jubilatoires joués quasi en entier – tel celui du Lac des Cygnes. Pour autant, il y aura ce papier, blanc, mâché, plié, découpé, déchiré ou déchiqueté persistant sur la rétine. Et, une scène en particulier réussi à s’y imprimer : les neufs hôtes, alignés, visages serrés, ont pris place sur les trois étages du promontoire qui fait office de parlement ou tribunal. Des piles de papiers sont impeccablement rangées devant chacun d’eux, mais voilà que la scène s’emballe et déraille. De leurs feuilles blanches, ils font des châteaux forts, des maisons, des catapultes, des avions, des lunettes, des bavoirs, des crucifix. Sous sa couronne de papier, trônant tout en haut de l’assemblée, une performeuse dépourvue de jambes – sans que cela ne soit jamais ni le sujet, ni pointé du doigt – termine de méduser l’assemblée en entraînant ses sérieux administrés dans une samba carnavalesque et twerk déjanté.

Avec excès et débordements, c’est ainsi que procède Marlene Monteiro Freitas. De son remarqué premier solo Guintche (2010) à cette dernière création, elle affute une écriture reconnaissable entre mille et pousse toujours le bouchon un peu plus loin, jusqu’à l’épuisement du spectateur. Après Mal-Embriaguez Divina, la chorégraphe nous laisse donc là, complètement vidés et à vif, avec comme seuls traces tangibles de ce qui vient de se passer ces petits bouts de papiers. Ce souvenir-là en appelle rapidement un autre : celui des attestations qui régissaient nos déplacements et nos vies en temps de pandémie. Dans cette paressasse omniprésente, difficile de ne pas y voir la manifestation banale d'un mal larvé, condensation ultime de l’absurdité de l’autorité.

 

> Mal-Embriaguez Divina de Marlene Monteiro Freitas a été présenté les 11 et 12 juin au TNP de Villeurbanne dans le cadre de la Biennale de la danse de Lyon ; les 18 et 19 septembre à la Comédie de Genève dans le cadre du festival La Bâtie ; du 30 septembre au 1er octobre au Teatro Municipal do Porto, Portugal ; du 3 au 6 novembre au Centre Pompidou, Paris ; du 10 au 13 novembre au Nouveau Théâtre de Montreuil ; les 14 et 15 janvier au Sesingel, Anvers, Belgique ; les 3 et 4 février au Schouwburg de Courtai, Belgique en partenariat avec le Phénix, scène nationale de Valenciennes