<i>Care</i> de Mélanie Perrier Care de Mélanie Perrier © p. de l'artiste

Mâle appris

Artiste associée au CCN de Caen, Mélanie Perrier poursuit avec Care une entreprise méticuleuse pour dégenrer le geste. Une proposition lucide et exigeante, courageusement portée par une institution bien décidée à faire sauter quelques cloisons.

Par Agnès Dopff publié le 5 avr. 2017

 

Au plateau, deux masses, chacune bicéphale, sont étendues sur le sol. Échouées plutôt qu'allongées, les deux silhouettes inquiètent par leurs membres relâchés, et plus encore lorsque la lumière s'estompe et ne permet plus de distinguer que les deux amas de cheveux, rivés comme un seul regard vers le public. Dans la pénombre encore, et très vite entraînés par la musique live de Méryll Ampe, les deux duos de danseur.e.s, que l'on découvre non mixtes, s'animent subrepticement par le déploiement d'une mécanique propre à chaque ensemble. De part et d'autre du plateau, un premier corps est voûté sur un second, d'abord en symétrie. Chaque couple s'autonomise ensuite, conduit par la nécessité sensible d'une harmonie à trouver par la charge perçue.

Cherchant l'équilibre pour s'élever non pas par son seul corps, mais bien dans l'organisme formé avec l'autre, les danseur.e.s gagnent ainsi la position debout en formation quadripède, dans une redistribution permanente des charges et des forces. Les gestes, d'abord lents et mesurés, se déclinent en tendresse, en rivalité, et en désir surtout.

 

De la sollicitude des corps

Dans un rythme particulièrement lent, mais qui n'en laisse que mieux percevoir la juste intensité, les deux couples rejouent en permanence l'harmonie des positions et des mouvements. Toujours liés par un point de contact, les amant.e.s évidents semblent ainsi dessiner les lignes d'un dialogue affectif, s'épaulent et se confrontent, se pressent et s'étreignent. Dans le plein sillon de l'éthique contemporaine, Mélanie Perrier a ici choisi de porter son attention au Care. Concept dégagé des théories féministes anglo-saxonnes, cet anglicisme parfois traduit par sollicitude, désigne le rapport positif et bienveillant à l'autre, et s'oppose en cela aux logiques de rivalité et de concurrence par lesquelles on appréhende le plus souvent les échanges interpersonnels.

Dans la création du même nom, Mélanie Perrier transpose les problématiques et complexités de ce concept récent, qui peine à s'implanter en France. Par une écriture métaphorique à souhait, jamais naïve ni illustrative, Care donne chair aux ambiguïtés de la prise en charge, du soutien et de la dépendance. À travers la figure du porté, les rôles faussement préétablis se confondent et se fragmentent : Qui porte ? Qui supporte ? Et si porter l'autre, c'était aussi s'offrir pour un temps l'oubli de soi ?

 

Dégenrer le geste, polir le genre

Malgré une volonté nette, en début de projet, d'épurer le geste des stigmates du genre, Mélanie Perrier avoue volontiers avoir positivement échoué dans cette démarche. La jeune chorégraphe a d'abord amorcé une première phase de recherche, où duo féminin et masculin travaillaient séparément sans même assister aux séances de répétition les uns des autres. Le but ? Sur des thématiques communes, dégager des propositions singulières de la part de chaque binôme, pour pouvoir ensuite les échanger, en faire une nouvelle base de séquence et ainsi polir l’écriture chorégraphique.

Pourtant, les habitudes, aussi construites soient-elle, ont la peau dure. Danseuses et chorégraphe soulignent ainsi clairement : « Ce sont les femmes qui ont dû s'adapter et durcir leurs rapports. » Dès les premières séances de travail, Mélanie Perrier note une tendance récurrente des deux danseurs, à traduire les consignes sur la bienveillance, le soutien et l'affection par des propositions faites de tension, de lutte et de rivalité. Le choix des interprètes a lui aussi contribué à surligner une distinction résiduelle entre hommes et femmes, puisque danseuses et danseurs présentent des morphologies particulièrement genrées, où la musculature des premiers accentue chez les secondes les courbes d'un bassin souvent sollicité.

 

Une femme avec une femme, le grand néant

Nul moyen, donc, d'oublier le genre porté par chacun.e des interprètes au plateau, pas plus que la charge sexuelle qu'ils communiquent. Pourtant, des étreintes, souvent en miroir, qui nous font voir une main saisir un sein, une autre frôler l'excroissance virile, une autre encore empoigner l'entrejambe étrangère, le public ne retiendra que la proximité des deux hommes. À Caen comme à Reims, où se sont tenues les premières représentations, les bords de plateau laissent immédiatement éclater les interrogations, et la gêne souvent que suscite l'évidente tension érotique entres les deux danseurs.

Si le fait pointe bien sûr le vieux malaise de l'homosexualité masculine, il fait surtout résonner le silence d'un déni plus ancien encore. Au plateau, pas moins que le duo masculin, et souvent davantage, les deux danseuses développent une proximité éminemment sensuelle, faite de tendresse – que d'aucuns déclareront strictement sororale. Mais brutalité et résistance émanent aussi du duo, déclinant avec subtilité un être-femme nettement déchargé d'une féminité frivole. Une proximité que nulle intervention ne viendra relever pourtant. La faute, peut-être, à un désert de représentation que la visibilité croissante des esthétiques queer semble tarder à combler.

 

> Care de Mélanie Perrier a été présenté les 27 et 28 mars au CCN de Caen (dans le cadre du festival Spring)