© Daphné Bengoa.

Manifeste du décor

Denis Savary

À l’occasion du centenaire du mouvement dada célébré cette année en Suisse, le Flux Laboratory et la Fondation Fluxum, dirigés et fondés par la philanthrope d’origine grecque Cynthia Odier, invitent l’artiste Denis Savary à s’interroger sur cette transmission. Inspirée par le travail protéiforme de Sophie Taeuber- Arp, dadaïste emblématique, l’installation-performance Lagune s’actionne dans une mise à disposition des corps au service d’une architecture flottante.  

Par Audrey Chazelle publié le 17 févr. 2016

Depuis ce jour de février 1916, où Hugo Ball, écrivain et poète, chevaucha la scène du Cabaret Voltaire, les expressions de la révolte sociale se sont exposées publiquement et verbalement, faisant du mot un cheval de bataille. « Le mot, messieurs, le mot est une affaire publique de tout premier ordre » déclarait-il. Dada, comme un nom universel aux sens multiples, exprime un cri dans l’establishment bourgeois, une obsession en réaction à l’atrophie des consciences. Le célèbre manifeste littéraire que Ball formule quelques mois plus tard, en parfaite opposition avec un contexte de première guerre mondiale et une morale dominante, se cristallise en terrain neutre et se diffuse au-delà des frontières.

Photo : Daphné Bengoa.

Dans la ville où Einstein, Joyce, Lénine, Zweig et les dadaïstes trouvent refuge et échangent librement aux terrasses du Café de l’Odéon, au Cabaret Voltaire, on jouit des manifestations festives d’une contre-posture radicale, avant-gardiste et internationale. L’onde de choc résonne encore aujourd’hui comme un besoin de « ne produire rien d’autre que du lien » précise Denis Savary. Le programme « How to Put a Price on Values ? », de la Fondation Fluxum autour de cet anniversaire, guide une réflexion centrale des événements. Alors que le visage de Sophie Taeuber-Arp imprimé sur les billets de 50 francs circule depuis plus de 20 ans dans les flux financiers et disparaitra par une étrange coïncidence d’ici la fin de l’année, l’intelligentsia suisse se questionne sur l’héritage de ce patrimoine.

La marionnette en bois multicorps de Sophie Taeuber-Arp, épouse de Jean Arp, ressuscite dans les mains d’Évelyne Villaime, sous les traits de « The Robot King ». Figure intemporelle, métaphore d’un corps collectif, de la stabilité et de la résistance, le pantin autonome conserve sa verticalité, suspendu par des fils, ses bras tentaculaires ballotés par des façades mouvantes en plexiglas. C’est dans l’orchestration de ces éléments scénographiques, statiques et dynamiques, que se rejoue la recherche d’une perfection de l’abstraction, de l’écriture d’un rythme, des valeurs maîtresses dans le travail de Sophie Taeuber-Arp.

Photo : Daphné Bengoa.

Les danseurs-naufrageurs deviennent les opérateurs faussement invisibles du décor de la performance (et de la performance du décor), délicats dans leurs déplacements, attentifs à leurs prises d’appui, à leur vitesse et à l’articulation constante des effets de leurs interventions. L’animation de l’espace s’appréhende dans un jeu de pouvoirs entre façonneurs et façonnés. La négation de hiérarchies, porte-voix de dada, fait loi. Dans Lagune, les vagues sonores sont imposantes, l’architecture de la ville est miniature et les corps des danseurs sont comme les coutures d’un patchwork. Un personnage venu d’ailleurs, filiforme et aérien, Kayije Kagame, d’origine rwandaise, d’une beauté aussi intense que sa présence, se fraye un chemin à l’intérieur de ces lignes, courbes, cercles, chahuté par les provocations urbaines, avant de venir s’établir auprès du pantin de bois.

La création in-situ, à l’espace du Flux ce soir-là, met en perspective la ville recomposée dans le reflet du paysage nocturne de Zurich. Les fragments sonores fournis par le musée d’ethnomusicologie de Genève, mix de discours radiophoniques, de chants afghans, de poèmes d’étourneaux dans le chuintement constant des vagues, ambiancent l’espace d’une « géographie imaginaire » et de cohabitations fantastiques. Le metteur en scène inspiré par le roman de Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes, et de cette Venise sortie des eaux, flottante, nous immerge dans un mélange de culture émanant des formes et des sons.

Avec la composition rigoureuse de cette architecture aux déclinaisons oniriques, Denis Savary et ses complices bâtissent la ville en même temps qu’ils l’explorent. Les postures fonctionnelles des corps conversent avec les superpositions géométriques des formes. Lagune installe une vue de bord de mer, un cadre à la contemplation et génère une dramaturgie projective infinie.

 

Lagune de Denis Savary a été présentée le 10 février au Cabaret Voltaire, et le 11 février au Flux Laboratory, Zurich.

Tournée : les 22 et 23 mars au Centre Culturel Suisse, Paris ; le 21 avril au Flux Laboratory, Genève ; du 13 au 15 mai au Musée d’Ethnographie, Genève.