μελαγχολία (melankholía) de la compagnie U-sructure nouvelle μελαγχολία (melankholía) de la compagnie U-sructure nouvelle © p. Cyril Laucournet
Critiques spectacle vivant

Mélancolie

Rodrigo García vient de programmer les meilleures équipes théâtrales de Montpellier et sa région. Au cœur du festival Big Bang, retenons-le réjouissant essai néo-dada de la compagnie U-structure nouvelle, μελαγχολία (melankholía).

Par Gérard Mayen publié le 9 mars 2017

C'est une situation embarrassante. Assez stupide. Dix jours après y avoir assisté, on reste tout à fait convaincu d'avoir envie d'attirer l'attention sur le spectacle μελαγχολία (melankholía) de la compagnie U-sructure nouvelle. Or, n'y ayant pris aucune note – selon une « doctrine » totalement intuitive – voici qu'on se retrouve sans presque aucun souvenir exact de scènes qu'on y a vu.

Va-t-on filouter, pour obtenir une captation en douce ? Consulter l'un des deux metteurs en scène unis en la paire schizophrénique Stethias Deler, au risque de se ridiculiser ? Sinon miser sur la solidarité compréhensive de quelque collègue critique ? On a examiné toutes ces options. On a conclu que le fait de n'avoir que très peu de souvenirs exacts des scènes de μελαγχολία (melankholía) nous signalait sans doute quelque chose de tout à fait juste à propos de cette pièce.

« Est-ce bien du théâtre ? », commencent par énoncer Stethias Deler, en première ligne de leur note d'intention distribuée aux spectateurs. Disons que c'est bien cette espèce de théâtre de plateau que l'auteur de ces lignes – un critique de danse – aura adoré découvrir au cœur de la programmation du festival Big Bang, du 21 février au 3 mars dernier, au hTh à Montpellier. Cette programmation présentait une sélection de six troupes languedociennes parmi les meilleures. Cela sentait un peu le lot de consolation, après que Rodrigo García, géant de la scène internationale, directeur de cet établissement, ait montré pendant deux saisons tout ce qui se fait de plus en pointe dans l'Hexagone et tout au-delà.

De ces noms « régionaux », en fait plus que remarqués ailleurs (Alain Béhar, Julien Bouffier, Bruno Geslin), on n'a pas pu tout voir. Marion Aubert et Marion Guerrero nous auront immensément déçu dans Tumultes. Comment osent-elles s'annoncer avec une gravité nouvelle, tentant de mettre en perspectives l'époque pré-fasciste des années 30 et celle d'aujourd'hui, pour ne déboucher que sur une inconséquente potacherie d'apprentis révolutionnaires de l'entre-soi, pratiquant une théâtralité surannée, si joliment troussée et maline soit leur écriture ?

Déception aussi du côté d'Hélène Soulier, avec Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s'annonce. À celle-ci on ne pourra pas faire le procès d'avoir ignoré la violence du temps, en tentant de submerger le plateau par une puissance d'impulsion insurrectionnelle rappelant le printemps dernier. Hélas, ses acteurs s'escriment à crier toujours plus fort leur statut même d'acteur. C'est comme si le mouvement du plateau leur faisait concurrence. Ces deux logiques tendent ainsi à s'annuler. Au final, seul un retour des conventions théâtrales permet que quelque chose se communique, avec alors un goût attristant de révolution (esthétique) manquée.

 

 μελαγχολία (melankholía) développe, au contraire, une audace de la divagation que rien n'arrête. Pourtant, toute une indication très ronflante, très théâtrale, vient justifier ce titre. Les sources de la melankholía seraient à rechercher jusque dans la mythologie grecque, comme l'instant incertain de la transition, de la bascule, tout aussi perturbant qu'il serait nécessaire, en définitive, à l'acte créatif. Stethias Deler exposent que, en compagnie de leurs quatre partenaires de scène (son et image inclus à ce décompte), ils se sont d'abord consacrés avec beaucoup de sérieux à l'exploration de cette thématique, avant d'oser, à quinze jours de la première, se fier à l'imprévisible du sensible.

Si notre mémoire défaille sur l'exactitude des faits, c'est bien que cet imprévisible n'a peut-être pas produit, inscrit, fixé, l'évidence monumentale de hauts faits scéniques impérissables. À l'inverse, ce que fouette l'imprévisible, est une liberté de possibles. Jamais l'esprit du spectateur ne s'y sent tenu d'instaurer un ordre des personnages, encore moins de la narration, évidemment pas de la péripétie.

Des performances s'enchaînent, comme par les laborantins d'un cercle néo-dadaïste. On se souvient d'un plateau compliqué, avec une entrée labyrinthique au fond sur un angle, et un couloir dérobé de l'autre côté. De quoi orchestrer une géographie circulatoire des surprises. La musique (Phil Von) s'y agrippe en live. Un vidéaste (Cyril Laucournet) capte les actions. Leur reproduction en direct creuse des reflets imaginaires de perplexité. 

Les actions, donc. Leurs acteurs, d'abord. On a aimé la masculinité débraillée, débonnaire, entre deux morphologies, parfois jusqu'à l'incongruité du grotesque, de la distribution quasi exclusivement masculine (Sylvain Stawski, Stefan Delon, Mathias Beyler). On s'est étonné de l'habileté avec laquelle le seul sujet féminin (Edith Baldy), s'y impose sans (sur)enjeu ni encombre. Les actions, donc : puisque mélancolie il y a, disséquons donc des kilos d'oignons sur la planche à couper. Effets lacrymaux garantis. Méthodiquement, étudions toutes les manières nonchalantes et cruelles de trucider un ballon de baudruche. Frisons l'éclat de l'Olympia de Monnet, sur – et sous – une couche d'ordures déversées avec tact. Etc.

Alors on aime ne pas savoir le sens de toutes ces choses. On aime ne pas être intimidé par une grandiloquence littéraire pré-mâchée. On aime oser l'accident du peu vraisemblable. Et on aime que la mémoire évite de s'épuiser à imprimer, pour finalement préférer relater, avant toute chose, le sentiment d'être pris pour un spectateur adulte et responsable, heureux de faire son bout de pièce à sa façon.

On n'est pas méchant de nature. On est désolé pour son voisin de gradin, crispé dans l'attitude de l'enseignant abonné au théâtre d'impératif instructif. Désolé que sa soirée soit gâchée. Mais combien ravi de n'être pas obligé de lui ressembler.

 

> μελαγχολία (melankholía) de la compagnie U-sructure nouvelle, le 1er mars au Théâtre d'O, Montpellier