Melanie  Manchot,  <i>The  Ladies  (Wren  Library)</i> Melanie Manchot, The Ladies (Wren Library) © Adagp, Paris 2018
Critiques arts visuels

Melanie Manchot

Avec Open Ended Now, le MAC VAL réalise un vieux souhait : organiser pour la première fois en France une monographie de la photographe et vidéaste Melanie Manchot. Une œuvre qui nécessite, à chaque étape, de s’ouvrir aux autres.

Par Marie Fantozzi publié le 15 nov. 2018

À l’entrée de l’exposition, deux accès, barrés de lourds rideaux noirs. Rien n’indique lequel privilégier – alors, va pour celui de droite. On pénètre dans un vaste espace sombre, parsemé de modules épars. Face à nous, une boîte renferme un téléviseur diffusant une vidéo en boucle. Un paysage urbain défile, filmé à hauteur de poitrine. De temps à autre, des passants s’arrêtent, regardent en direction de la caméra. Systématiquement, la même voix leur demande : « Do you want to kiss me ? »  Les réactions sont directes. Certains hésitent un peu, se prêtant au jeu avec un sourire un peu embarrassé ; une femme âgée ouvre des yeux tout ronds, et lâche un ingénu « Mais qui voudrait du baiser d’une vieille dame comme moi ? » ; un autre fronce les sourcils et s’exclame « For god’s sake – No ! », laissant en plan son interlocutrice, qu’on comprend rapidement être l’artiste. Cette expérience, intitulée For A Moment Between Strangers, a été menée en 2001 par Melanie Manchot dans les rues de New York et constitue sa première œuvre audiovisuelle, filmée à l’aide d’une caméra cachée.

 

La danse comme agent de liaison

En France, c’est avec une autre forme de performance collaborative que Melanie Manchot a gagné en popularité. Avec Dance (All Night), Paris., elle avait réunit et filmé des membres d’associations de « danse du monde » dans la cour d’un lycée du 9e arrondissement, à l’occasion de la Nuit Blanche 2011. Identifiés par leur tenue, des danseurs de tango, valse, hip-hop, ou encore french cancan, tournoient, chacun à leur rythme, au son d’une musique qu’eux seuls entendent grâce au casque audio qu’ils portent. Le résultat, capté par différentes caméras installées dans la cour, surprend. Là où l’on pourrait s’attendre à un maelström disgracieux de corps étrangers les uns aux autres, s’opère finalement une délicate harmonie, « une forme de connexion avec soi-même et avec les autres », comme dirait l’artiste.

Melanie Manchot, Dance (All Night, London). p. Adagp, Paris 2018

Le principe a été repris à Londres l’an dernier, dans la gare d’Exchange Square, sous la forme d’un cours de danse multiple. Les participants étaient agglutinés dans un espace restreint tout en étant isolés par un casque, dans lequel ils entendaient la musique et les instructions de leur professeur d’un soir. Cette expérience de l’isolation dans un espace commun est mise en abyme dans l’exposition même : la vidéo est projetée sur plusieurs écrans, face à une volée de gradins sur lesquels sont placés, à bonne distance les uns des autres, de petits coussins où reposent un casque que les visiteurs sont invités à porter à leur tour. On pourrait y voir une allégorie de la cohabitation humaine dans les grandes métropoles : des individus, mus par des buts propres, évoluant dans un gigantesque ballet mécanique urbain – où la scène privilégiée serait les transports en commun et les mouvements de danse des flexions de genoux sur des marches, des poignets qui se déplient sur un tourniquet, un flux tendu et cadencé sur des tapis roulants.

 

Réhabiliter les néologismes creux

Melanie Manchot préfère parler de « négociations entre individus », mais son travail semble surtout aspirer à mettre en lumière cet équilibre social, certes éphémère et provoqué, qu’on appelle le « vivre ensemble ». Une notion qui recouvre une dimension directement politique avec la série photographique Groups + Locations, réalisée en 2004 à Moscou. Une mosaïque de cadres juxtapose dix vues de la capitale, comme autant de cartes postales – l’emblématique place Rouge, la cathédrale du Christ Saint Sauveur, une station de métro, le parc Kolomenskoïe ou l’imposant hôtel Rossia, archétype de l’architecture soviétique, rasé depuis. Sur ces clichés, des hommes et des femmes font face à l’objectif, figés et sagement éloignés les uns des autres. Ce qu’on pourrait prendre pour des instantanés lambda est en réalité une mise en scène : l’artiste a demandé à des inconnus croisés dans ces lieux de poser quelques secondes, puis de se disperser rapidement pour éviter toute suspicion de rassemblement illicite par les autorités. Théoriquement garantie par l’article 31 de la Constitution de la Fédération de Russie, la liberté de réunion est en pratique régulièrement réprimée, tout comme la prise de vue dans l’espace public. Ce travail, le premier de Manchot sur les groupes d’individus, résonne malheureusement avec beaucoup d’acuité aujourd’hui : dans un rapport publié en mars dernier1 Amnesty International dénonçait encore les atteintes au droit à la liberté de réunion pacifique en Russie.

Melanie Manchot, Manege, 3.15 p. m.,  série « Group + Locations ». p. Adagp, Paris  2018

La « dichotomie entre espace privé et public » est brillamment illustrée dans Dreamcollector, une série de portraits réalisés en 2008 dans des jardins publics de Mexico. Des anonymes en quête de repos ont accepté de se laisser filmer pendant leur sommeil, allongés sur un banc ou un coin de pelouse. Puis, ont livré face caméra les rêves qu’ils venaient de faire. Le spectateur est ainsi successivement placé en position de voyeur (public) et de confident (privé), engendrant une curiosité doublée d’un léger sentiment de malaise voyeuriste. La manifestation de l’intime dans l’espace physique se devine aussi avec 11/18 (2015), une installation composée de neuf écrans de tailles variées. Sur tous, se détache le visage gracieux d’une jeune fille blonde, les cheveux tantôt détachés ou noués en chignon, parfois la moue boudeuse ou un regard espiègle. Ces vidéos muettes en noir et blanc ont été filmées en Super8 tous les mois pendant une minute, entre les 11 et 18 ans de Billie, la fille de l’artiste. Une incursion dans sa vie privée que Melanie Manchot assume dès ses débuts, à la fin des années 1990, avec de mélancoliques portraits de sa mère posant nue devant un fond neutre (Look At You Loving Me, 1998-2000) ou des paysages familiers (Liminal Portraits, 1999 – 2000).

 

Manchot vous déshabille

C’est d’ailleurs sur 11/18 et une autre œuvre ayant trait au dénudement que débouche la deuxième entrée de l’exposition – celle de gauche. Sur un large écran haut de près de trois mètres, le regard ne peut échapper aux corps massifs de Security, sept portraits vidéo tournés à Ibiza en 2005. En plan moyen fixe, face caméra, on regarde des hommes – des videurs de boîtes de nuit – se déshabiller en plein jour devant l’entrée qu’ils défendent la nuit. Années 2000 obligent, c’est slip pour tous, marques de bronzage, chaînes autour du cou et gel dans les cheveux. Au-delà de l’érotisme inévitable de cette mise en scène, il y a quelque chose de touchant, voire comique, chez ces grands gaillards au torse bombé et muscles saillants quittant leur tenue de pouvoir pour se mettre docilement à nu en pleine rue. Certains cachent d’ailleurs leur sexe avec leurs mains, d’autres ne peuvent s’empêcher de jeter des furtifs regards autour d’eux. Parmi les spectateurs, quelques hommes tournent autour de l’œuvre en faisant mine de n’y jeter qu’un coup d’œil. D’autres s’en amusent franchement, à l’image de fillettes qui commentent en pouffant le physique des hommes à l’écran : « Il est tout maigre celui-là ! », « Il a enlevé son slip ! son zizi il est marron… ! », puis d’ajouter « Papa il veut pas voir la vidéo ».

Melanie Manchot, 11/18. p. Adagp, Paris 2018

On ne saura pas où est « Papa », peut-être en train de confier le rôle de ses rêves sous le néon rose « Casting On », comme l’invite à le faire le cartel fixé dessous. Car l’exposition n’est pas une fin en soi mais bien une étape dans la production du prochain film de l’artiste (prévu pour février), co-écrit avec l’écrivaine, réalisatrice et journaliste française Héléna Villovitch. Tout le travail de Melanie Manchot repose sur le choix d’individus à entrer en interaction – avec elle ou avec les autres – dans un espace donné, à un moment donné. En un mot s’ouvrir, notamment grâce au dialogue – notion clef de son œuvre. En évoquant un « présent ouvert », le titre de l’exposition renvoie volontairement au concept de dialogisme développé par l’historien de la littérature Mikhaïl Bakhtine dans les années 1920 – souvent résumé à cet énoncé : « être signifie être pour autrui et, à travers lui, pour soi »2. L’artiste s’affirme haut et fort comme un élément interdépendant dans un processus qui met sur un pied d’égalité son rôle, celui des acteurs mais aussi des spectateurs.

 

 

1. Amnesty International, « Fédération de Russie. Droit à la liberté de réunion pacifique – une liberté qui n’en a que le nom », le 15 mars 2018

2. Tzvetan Todorov, Mikhaïl Bakhtine. Le principe dialogique, éditions du Seuil, 1981

 

 

> Melanie Manchot, Open Ended Now, jusqu’au 24 février au MAC VAL, Vitry-sur-Seine.