Moi, Jean-Noël Moulin, président sans fin de Sylvie Orcier ©Ludovic Lang
Critiques Théâtre

Moi, Jean-Noël Moulin, président sans fin

Oreilles sensibles, s’abstenir. Dans Moi, Jean-Noël Moulin, président sans fin, seul-en-scène écrit par Mohamed Rouabhi pour Patrick Pineau et adapté au plateau par Sylvie Orcier, ça gueule, ça gueule, ça gueule. C’est tout bêtement que Jean-Noël se sent seul, et on ne lui jettera pas la pierre.

Par Agnès Dopff publié le 1 oct. 2020

Lové sur le plat d’un gros rocher, Jean-Noël, en ermite aguerri, nous accueille au saut du lit. Interprété par un Patrick Pineau survolté, il entame un monologue fantasque et engage les présentations sans tarder. Il y a lui, Jean-Noël, et puis il y a Chien, le chien. Jean-Noël aime la langue, s’en drape avec coquetterie. Il ne se refuse rien, Jean-Noël. Ni les tirades pleines d’emphase, ni les jeux de rôles. Il nous raconte ses cauchemars, s’épanche sur son goût de la causerie, peste contre le monde des fous que lui rapporte son petit poste radio. Par le verbe, l’homme décore la scène désœuvrée. Par son coffre de ténor, il remplit l’espace, cherche dans son ventre la force de pousser les murs du plateau. Sa démesure l’amuse, mais rien n’est trop grand pour divertir son public. Pour oublier l’angoisse qui le bouffe, aussi.

Alors il s’adresse à Maman, cachée dans une petite boîte en fer rouillé. Il s’adresse aux étoiles qui brillent en fond de scène par-dessus les ombres inquiétantes de la forêt. Il s’adresse à Chien, fidèle et malin. Il s’adresse à nous, petite cohorte de spectateurs masqués, assemblée décimée par les bonnes idées de son gouvernement. Et Jean-Noël se rêve président. Ce n’est pas qu’il ait le goût du pouvoir, plutôt celui de la farce. Celle de mettre une dernière fois le bazar dans le monde des humains, celui qu’il a quitté voilà des années, et qui revient encore l’emmerder jusque dans sa grotte. S’il était président, Jean-Noël ferait de Chien son premier ministre. Tous les deux, ils te mettraient un grand coup de pied dans la fourmilière, tiens ! Et leurs rires gras éclairent la veillée, les occupent jusque tard dans la nuit.

Sauf qu’au plateau, il n’y a rien : ni Maman, ni président, ni Chien. Il n’y a que Jean-Noël, seul, pour combler le vide de sa grosse voix. Aussi belle que soit la langue, aussi puissante que soit la portée de son souffle, aussi généreux que soit le jeu solitaire de Patrick Pineau, rien ne suffira à combler la sécheresse d’une accolade à un corps, à consoler la tristesse d’une salle de théâtre dépouillée de ses frémissements collectifs, la désolation des rues privées de leurs fourmillements anarchiques. Pièce de circonstance, Moi, Jean-Noël Moulin, président sans fin glace, inquiète et rend irrépressible le besoin de courir retrouver un peu de chaleur humaine, au détour d’un square ou au comptoir d’un bar.

> Moi, Jean-Noël Moulin, président sans fin de Sylvie Orcier et Mohamed Rouabhi, jusqu’au 3 octobre à la MC93, Bobigny. Du 25 au 27 mars au Théâtre-Sénart, Lieusaint