Moving Alternatives de Anne Collod © Jacques Hoepffner

Moving Alternatives

Déterrer des problèmes ne fait pas peur à la chorégraphe Anne Collod. Lorsqu’elle s’attaque aux danses de deux pionniers de la modernité, c’est pour regarder en face leurs fantasmes exotisants et leur tendance à l’appropriation culturelle. Au Théâtre de Nîmes, Moving Alternatives ouvre une voie pour critiquer, sans moralisme, l’œuvre de Ruth Saint-Denis et Ted Shawn.

Par Léa Poiré publié le 11 nov. 2019

À première vue, le sujet ne paraissait pas si épineux : ressusciter des danses du passé, des années 1906 à 1935, celles de Ruth Saint-Denis et de Ted Shawn, deux pionniers de la modern dance aux États-Unis. Qui s’intéresse de près ou de loin à l’histoire de la danse, connaît la chanson : on attribue au couple Denis-Shawn et à leur école fondée en Californie, terre promise des avant-gardes américaines, le basculement de la danse dans la modernité. Mais la chorégraphe Anne Collod et ses interprètes n’ont pas pour intention de perpétuer tel quel ce beau récit. Avec Moving Alternatives ils ne déterrent pas seulement les danses mais aussi leur soubassement idéologique, fortement teinté d’exotisme et de colonialisme.

Le plateau blanc est séparé en plusieurs couloirs par deux rangées de spots disposés à hauteur d'homme et par deux longues tringles où sont suspendus une multitude de vêtements pâles, bariolés ou pailletés. Dans le vrombissement étouffé de paroles et de sons de ville, ils sont six interprètes à devoir s’emparer de ces danses, remontées d’après archives. Vient une première variation. Sur des notes de piano, en robe jaune moutarde, Gyslaine Gau enchaîne les postures asymétriques, les petits pas frappés au sol et les ondulations du buste et des bras. Pol Pi prend la relève en jupe longue et tunique émeraude façon Aladdin, son regard malicieux et sa main aguicheuse appellent à le rejoindre. Dans un troisième solo, et avec un sourire, Sherwood Chen décale sa tête de droite à gauche. Jusque-là tout va bien, se dit-on. Ce ne sont que des documents d’archive, clichés et fanés mais inoffensifs.

Quand une autre danseuse prend la parole, on comprend vite qu’il faudra ouvrir plus grand les yeux pour se dépatouiller avec ce que ces danses transportent. Shantala Shivalingappa est danseuse de Kuchipudi, une danse indienne classique du sud du pays, elle lance : « ce que je veux savoir c'est comment l'Inde a transformé Ruth Saint-Denis ? » Pour elle, Ruth Saint-Denis a tout piqué aux danses indiennes sans avoir fait l’effort de se renseigner. La pionnière a beaucoup apporté à la danse moderne, mais il semble aussi que c'est la danse indienne qui lui a beaucoup donné. Alors, rendons à César ce qui est à César : la danse indienne serait-elle la mère de la danse moderne ?

 

Moving Alternatives de Anne Collod p. Jacques Hoepffner

 

Si Ruth Saint-Denis s’enveloppe d’exotisme pour son art, se rêvant en princesse indienne ou égyptienne, son mari Ted Shawn joue lui aussi avec les clichés. Dans un autre registre, celui du genre. Une voix off nous apprend alors qu’il existerait des mouvements propres aux hommes et des gestes propres aux femmes, protectrices, délicates et hésitantes. Le stéréotype et sa distance historique fait sourire surtout quand la voix nous rappelle le nom de la compagnie du pionnier moderne : « Ted Shawn and His Men Dancers ».  Et, comme pour se dresser contre ses idées, au centre d’un ring crée par la lumière, quatre figures de gymnastes aux corps athlétiques ont enfilé des combinaisons blanches moulantes. Tels des parachutistes prêts à sauter dans le vide ils se lancent dans une courte pièce de groupe aux mouvements faits de vagues successives qui rappellent la méthode physique chère au théoricien du corps François Delsarte qui a fait fureur aux États-Unis considéré comme un maître par Ted Shawn. Une autre de ses danses testostéronées que le groupe tout entier introduit avec fracas, et poings fermés, termine de désenvouter le passé, avec le passé.

 

Mécanique des regards

La chorégraphe Anne Collod a pour principe de fouiller l’histoire de la danse pour la réinterpréter au présent. Après le travail de l’Américaine Anna Halprin, hippie des années 60 à la danse coopérative, Anne Collod a cette fois-ci remonté plus loin le cours de l’histoire dans Moving alternatives. Il ne s’agit pas d’y faire le procès de Ruth Saint-Denis et de Ted Shawn mais plutôt de se demander ce que ces danses racontent de notre manière de les regarder et de, par là même, déjouer les mécanismes de notre regard. Toute la pièce se déroule avec une certaine douceur et une justesse de ton qui affirme des oppositions de points de vue autant physiques qu’idéologiques ou oniriques. Ainsi, jamais la pièce ne se dérobe aux sujets qui grincent et à ces mouvements anciens qui écorchent pourtant le corps des danseurs d’aujourd’hui. Là est sûrement la vraie maitrise de l’équipe d’interprètes aux personnalités affirmées qui se sont lancés, avec Anne Collod, sur un terrain hautement glissant. En petit cercle, micro en mains, ils terminent d’ailleurs la pièce avec leurs plus intimes perceptions et fragilités. « Ted Shawn voulait t-il bâtir une utopie homo érotique ? Peut-on prendre du plaisir à danser quelque chose qu'on ne défend pas ? Est-ce que la sincérité excuse tout ? » Aussitôt dit, l’un des danseurs se transforme en bonne sœur, robe sur les cheveux, et traverse le plateau avec une petite danse volontairement kitch, les yeux tournés au ciel.


> Moving alternatives de Anne Collod a été présenté les 6 et 7 novembre au Théâtre de Nîmes ; du 20 au 23 novembre à la Villette, Paris ; les 28 et 29 janvier au Théâtre Garonne avec La Place de la Danse CDCN Toulouse Occitanie dans le cadre du festival Ici et là ; le 3 avril au Théâtre Jean Vilar à Vitry-sur-Seine ; le 11 juin au CDCN Le Gymnase avec le Festival Latitudes Contemporaines, Roubaix