Mutante de t.r.a.n.s.i.t.s.c.a.p.e © Thy Nguyên Truong Minh
Critiques Danse Performance

Mutante

Au Vietnam, les femmes ont deux visages : le jour elles se couvrent des pieds à la tête ; la nuit, ne craignant plus le soleil, elles sortent en tenues plus légères. Observant ces transformations, Mutante, du duo t.r.a.n.s.i.t.s.c.a.p.e, trouble les regards sur ce corps devenu anonyme, guerrier et paradoxal.

Par Belinda Mathieu publié le 24 févr. 2020

Dans le petit centre culturel d’Engis, à une vingtaine de kilomètres de Liège en Belgique, un public d’habitués s’est déplacé pour assister à la représentation de Mutante. Devant nous, sur un socle blanc qui tourne sur lui-même, une femme à quatre pattes est couverte de vêtements à motifs colorés. On ne décèle aucune parcelle de son corps, hormis ses yeux, entre-aperçus de temps à autres. Ce personnage inquiétant, fascine et change de pose au rythme de la musique électronique douce et rythmée. Il semble en partie humain, en partie non-humain, résolument non-identifié. Mais sous ces couches de tissu, il y a Emmanuelle Vincent, chorégraphe et danseuse, qui forme avec Pierre Larauza le duo wallon t.r.a.n.s.i.t.s.c.a.p.e. Ensemble, ils déploient depuis 2003 des créations hybrides, qui oscillent entre chorégraphie, arts plastiques et performance.

Le point de départ de cette création est une coutume vietnamienne observée par Emmanuelle Vincent, qui habite une partie de l’année à Hô Chi Minh-Ville, dans le sud du pays. Quand elles se déplacent à scooter dans la ville, les femmes se couvrent de tissu de la tête aux pieds, bas du visage compris, pour se protéger de la pollution et du soleil. Mais à la nuit tombée, elles se délestent de ces couches pour investir la ville dans des tenues plus légères. Ainsi, le duo a mis en scène ces deux visions contrastées de la féminité : la première aux allures de gangster anonymes en habits à fleur, la seconde plus proche d'un style occidental et noctambule.

Cette coutume questionne : comment les femmes occupent l’espace public ? Que projette-t-on sur la manière dont le corps des femmes est représenté selon notre culture ? Les postures d’Emmanuelle Vincent, prennent tour à tour des allures yogiques, guerrières et animale. Une ode aux ressources des femmes, à leur force, leur puissance, leur grâce. Ces poses deviennent des œuvres d’arts à part entière, éphémères. D'une sculpture vivante à une autre, au fil de la pièce, la danseuse se métamorphose, enlevant ses habits, puis accumulant les masques anti-pollution sur le visage. Comme des mues, qui effeuillent les facettes de cet être paradoxal. Mutantes nous téléporte dans un voyage teinté d’étrangeté, hypnotisant, au rythme de la musique de DJ Dang, qui évoque par ses sonorités les rues bondées de Saigon, embaumées par l’odeur forte du durian.


> Mutante de t.r.a.n.s.i.t.s.c.a.p.e a été présenté le 6 février au Centre Culturel d'Engis dans le cadre du festival Pays de danses du Théâtre de Liège, Belgique ; le 9 mars au Centre culturel les Riches Claires, Bruxelles, Belgique