Primera carta de San Pablo a los Corintios d'Angélica Liddell © Samuel Rubio.
Critiques Théâtre

Mystique de la transgression

Angélica Liddell

Sous le velours, Angélica Liddell présente sa dernière création au théâtre de l’Odéon. Un spectacle à la recherche de la transgression, où Dieu et les femmes se brûlent les ailes.

Par Leslie Auguste publié le 19 nov. 2015

Au fond de la scène, géante : la Vénus d’Urbino par Titien. Entièrement nue, la femme nous regarde, légèrement en appui sur le bras droit, la tête relevée par un coussin, cheveux défaits sur l’épaule. Un petit bouquet dans une main ; l’autre à peine repliée cache son sexe dans une évocation à la fois pudique et audacieuse. Au bout du lit un petit épagneul est lové pendant que deux servantes s’agitent près d’un coffre. Il y a un air de défi et de grâce dans ce tableau. Partout autour d’elle, du gros velours rouge l’encadrant et dégoulinant sur la scène.

Les premiers mots sont en suédois, repris des Communiants (Winter Lights) de Bergman – sur l’épreuve d’un pasteur qui a perdu la foi. Angélica Liddell rejoint le plateau un peu plus tard, toute vêtue du même velours rouge. Et sa verve espagnole nous adresse ainsi désignée, la Lettre de la Reine du Grand Calvaire au Grand Amant. 

« Necesito saber que no estoy equivocada. Todo esto no puede estar solamente dentro de mí. Tal vez estoy intentando salvar aquello que no debe ser salvado, algo torcido que hasta las aves dejarían morir nada más nacer. Es posible que haya sembrado entre espinos. […] Dios no ha creado la belleza para mí. Cada vez que me asomo a mirarla me castiga, como si le cosieran la boca a un hambriento. »

(« Peut-être suis-je en train d’essayer de sauver ce qui n’a pas à être sauvé, quelque chose de tordu que même les oiseaux laisseraient mourir à la naissance. J’ai peut-être semé parmi les épines. […] Dieu n’a pas créé la beauté pour moi. Chaque fois que je la regarde, il me punit, c’est comme coudre la bouche d’un affamé. »)

Primera carta de San Pablo a los Corintios d’Angelica Liddell. Photo : Samuel Rubio.

Sous l’air sublime de Christ lag in Tidesbanden de Bach, la prière se transforme en incantation. À travers le sacré et la toute puissance de Dieu, il s’agit d’y retrouver tout ce qui fait spectacle, de se mettre en faute pour se ressusciter soi-même. Troisième partie du Cycle des résurrections (avec You Are My Destiny et Tandy) cette pièce fait un éloge mystique à la perdition dans l’amour. L’amour se doit d’être un calvaire à éprouver sans relâche, un supplice nécessaire où la jouissance est la grande absente. Un destin subit ici par une figure de femme vissée dans un velours de théâtre où tout y passe : la perfusion du Christ, la tonsure des pécheresses, l’animal mort. Mais au lieu d’un sursaut, Angélica Liddell parvient plus à une symphonie de grimaces aux procédés quelque peu ringards et criards.

En voulant renouer avec l’origine de la tragédie et donc du religieux, elle place en Dieu tout espoir spirituel dans une quête obsédée par l’idée de la transgression. Le sujet se démembre de sa poésie et s’enferme dans un discours inventé par d’autres. Et l’idée de la foi s’emmêle avec l’image du Christ. On a vu beaucoup de violence dans ses pièces précédentes, mais aussi beaucoup de jeu. Nous avion aimé la voir jongler avec ses sentiments, articuler cet amour parfois fatal. C’était un jeu espiègle et politique, radical – porté vers l’espoir d’un amour et d’une beauté retrouvés. Ce troisième volet en fait le sacrifice ! L’être aimé et la chose désirée ne sont plus une perspective d’espérance, mais le bûcher sur lequel il faudrait s’agripper à la faveur d’une vie sans plaisir, agonisante.

 

Primera carta de San Pablo a los Corintios d’Angelica Liddell a été créé le 19 mars au Théâtre de Vidy, Lausanne.

Tournée : jusqu’au 15 novembre au théâtre de l’Odéon à Paris, du 1er au 3 décembre au Maillon à Strasbourg, le 30 janvier au Theater Chur en Suisse.