Paroles d'acteurs, répétitions. Paroles d'acteurs, répétitions. © Patrick Berger.
Critiques Théâtre

Mythologie et G.I. joe

Jean-François Sivadier

Dans son dernier spectacle, Portrait de famille, présenté à l’Atelier de Paris, Jean-François Sivadier retrace la tragique saga de la famille des Atrides. Cette pièce mêle nos classiques à des créations originales et révèle les dons comiques de l’auteur dramatique, ainsi que le talent de ses jeunes comédiens, repérés dans le cadre du projet « Talents Adami Paroles d’acteurs» qui offre tous les ans, la possibilité à un « maître de théâtre » de s’entourer de dix jeunes comédiens de son choix. 

Par Alice Bourgeois publié le 18 nov. 2015

La famille des Atrides peut passer, à juste titre, pour l’une des familles de la mythologie grecque au destin le plus sanglant. Une pancarte en couleurs, à l’entrée de la salle, prend soin de nous aider à surmonter l’épineux problème d’un arbre généalogique interminable. Partant de Zeus (le Père de la lignée), on retrouve les noms de Tantale (le fils), Clytemnestre (l’arrière-petite-fille), Agamemnon, son mari, leurs enfants : Iphigénie, Electre et Oreste, celui de Ménélas, le frère d’Agamemnon, marié à Hélène, laquelle a fui en Grèce, enlevée, ou séduite, par le sublime Pâris.

Cette famille résume, à elle seule, tous les cas de figure possibles de l’horreur. Après dix ans de guerre (de Troie), le retour en Grèce ne signe pas, loin s’en faut, la trêve du malheur. Parricide, infanticide, inceste, adultère s’enchaînent. Le plateau dégorge de sang durant tout le spectacle et voit succomber quelques-uns des membres les plus importants de la lignée : Iphigénie, sacrifiée sur la demande d’Artémis, Agamemnon, tué par sa femme, Clytemnestre, à son tour l’objet de la vengeance de ses propres enfants, pour ne citer qu’eux…

 

Portrait de famille de Jean-François Sivadier, répétitions. Photo : Patrick Berger.

Jean-François Sivadier s’est appuyé sur les textes des plus grands auteurs tragiques : Eschyle, Sophocle, Euripide, Sénèque et Shakespeare. Un « retour aux sources » que le metteur en scène justifie par la langue « organique, épique, poétique, politique ». « La façon dont elle passe du récit au dialogue, du sublime au trivial, du poème au cri ». Aussi parce que, chez les personnages « la douleur n’est jamais plus importante que la joie de prendre la parole et de mettre des mots sur ce qui leur arrive. »

Traits d’époque

Avec une merveilleuse expressivité, les comédiens lisent, sur un rythme frénétique, ces textes qui alternent avec des sketches, très second degré, de la main de l’auteur (une partie de la salle a, littéralement, pleuré de rire pendant un tiers du spectacle). Dans une langue triviale et quotidienne, Jean-François Sivadier fait tomber ses personnages de leur tragique piédestal : il les a transforme tour à tour en GI américains, en djihadistes, en hipsters, en présentateurs-météo, en demeurés – tout en leur prêtant, quelquefois, des alexandrins de sa fabrique personnelle.

 

Portrait de famille de Jean-François Sivadier, répétitions. Photo : Patrick Berger.

Les personnages ont fait ressurgir, avec eux, un lot de questions intemporelles : faut-il préférer la raison d’Etat ou bien la loi du sang ? L’homme est-il libre ? Sa destinée est-elle dictée par les dieux, voire par ses ancêtres ? Faut-il combattre frontalement un pouvoir tyrannique, feindre plutôt la soumission ? Avec bruit et fureur, bouffonnerie et intelligence, ce spectacle nous rappelle combien le récit nous est nécessaire. Comme le dit l’un des personnages : « Le théâtre est le lieu de tous les possibles. Le théâtre est le lieu de la réincarnation. »

 

Portrait de famille de Jean-François Sivadier a été présenté du 10 au 14 novembre à l’Atelier de Paris, à la Cartoucherie.