Happy child de Nathalie Béasse © Wilfried Thierry
Critiques Théâtre Performance

Occupation Bastille 3

Depuis le début du mois de juin, Nathalie Béasse occupe le Théâtre de la Bastille à Paris. De Happy child (2008) au Bruit des arbres qui tombent (2018) en passant par Tout semblait immobile (2013) la metteuse en scène suit le filon d’un théâtre qui chute et se rattrape dans une élégante pirouette, toujours au dernier moment.

Par Léa Poiré publié le 20 juin 2019

Il y a toujours quelque chose qui tombe dans les spectacles de Nathalie Béasse. Depuis Happy child l’une de ses premières pièces (2008), l’angevine manie les éléments du vivant - terre, bois, cailloux, corps - avec une charmante maladresse. Mais avec son univers feutré aux coloris sépias, et un humour qui amortit les chocs elle s’invente un théâtre qui trébuche sans jamais se fracasser.

La scène a commencé en pleine rue de la Roquette à Paris. En face du Théâtre de la Bastille trois hommes et deux femmes en costumes gris de ville sont alignés. Sur fond de musique dramatique, suant et s’essoufflant en courant sur place, c’est péniblement qu’ils arrachent chacun des 10 mètres - environ - qui les séparent de l’entrée du théâtre. Une fois les portes franchies, la petite compagnie disparaît dans les couloirs, nous laissant, un peu pantois, gagner l’intérieur de la salle. Voilà pour “l’histoire courte” du jour, improvisation qui se renouvelle tous les soirs de représentation depuis le début d’Occupation Bastille.

Sur la scène, un piano nous attend, emmitouflé dans un tissu matelassé. Le sol est gris et de hauts rideaux beiges qui grimpent jusqu’au plafond sont doucement agités par une brise. Le plateau est paisiblement inhabité, ce, jusqu’à l’arrivée de l’un des hommes, tout juste reposé de sa course. Il traîne derrière lui un, puis deux, puis quatre gros sacs de gravats. Une femme échevelée en sort. À l’image de cette apparition, toute la pièce Happy child fonctionnera comme un pop up, qui bien souvent fait rire, comme pour mieux préparer l’émotion plus mélancolique qui ne manquera pas de surgir ensuite.

 

Happy child de Nathalie Béasse p. Wilfried Thierry

 

Les scènes qui ne sont ni tout à fait du théâtre, ni entièrement de la danse, se succèdent, s’ouvrent et se ferment, s’entassent, se percutent. On se claque la bise à répétition, on parle de sa collection de pierres, on chante la main sur le cœur, on grimace et on tire la langue, on joue à “Jacques à dit” jusqu'à ce que ça tourne mal, on se déguise, on se met des cornes sur la tête, on roule sous le tapis, on tente un battle de breakdance, on s’applaudit, on se suspend à une branche d’arbre et on s’amuse à faire les cailloux. « Ils étaient cinq dans le nid quand le petit dit poussez, poussez » dit une voix off. Elle continue son décompte « ils étaient quatre dans le nid quand le petit dit poussez, poussez. » Le plateau s’obscurcit, bientôt le spectateur comprendra qu’à la fin, le “petit” aura poussé tous ses semblables hors du nid.

 

Plus douce sera la chute

En se débarrassant de leurs enveloppes d’adultes comme déboitant des poupées russes, les personnages de Nathalie Béasse agissent souvent comme des enfants. L’innocence comme outil et la vulnérabilité comme pratique de corps, ils viennent nous rappeler que dans l’âge tendre, la relation aux vivants est aussi simple et cruelle qu’un “devenir caillou” ou qu’un “devenir oiseau”.

Dans Tout était immobile, des arbres et des cailloux tombent du ciel, nous embarquant dans l’univers du conte sur lequel on avait commencé à palabrer dans une vraie fausse conférence de littérature. Dans un mouvement inverse, Le bruit des arbres qui tombent s’ouvre sur un univers onirique qui devient plus réaliste à mesure qu'il se noircit. Une large bâche noire s'envole. Elle est accrochée aux quatre coins à des cordes manipulées par quatre performeurs discrètement assis dans les zones d’ombre du plateau. Dans une chorégraphie romantique la voile se déplie, rebondit contre les murs, se plisse. Gracieuse et élégante comme la mer. Quand vient au tour des humains de se mettre à esquisser quelques pas, la danse est alors grossière, toujours rattrapée par la gravité, ponctuée de quelques petits sauts de côté, de tours et jets de bras.

 

Le bruit des arbres qui tombent de Nathalie Béasse p. Jérôme Blin

 

Les scènes s'enchaînent sans jamais se répondre comme une juxtaposition de monologues : un homme est poursuivi par son ombre en forme de sapin, une femme perd ses cailloux, deux silhouettes sont scotchées comme des mouches aux murs du théâtre, une vieille femme cherche un proche dénommé Jürgen avant de se lancer dans une séance de patinage sur une flaque d’eau, quand au son d’une berceuse de piano une femme s’évertue à rattraper un homme qui ne tient plus sur ses deux pieds.

« Combien de minutes faut-il pour faire une seconde, combien d’heures pour faire une minute, combien de jours pour faire une heure, combien de nuits pour faire un jour ? » La fable brute et parfois sévère, se clôt dans un autre décompte détraqué. Il n’est plus question d’oisillons tombés du nid, 10 ans après Happy child Nathalie Béasse fait cette fois-ci s’effondrer nos certitudes sur la linéarité du temps.

 

> Occupation #3 avec Nathalie Béasse, jusqu’au 29 juin au théâtre de la Bastille