Critiques Théâtre

Nickel

de Mathilde Delahaye

Pris en étau entre deux remakes des Temps Modernes, Nickel, la nouvelle création de Mathilde Delahaye, approche humblement l’univers du voguing et ses « maisons » en quête d’un abri post-apocalyptique.

Par Agnès Dopff publié le 27 janv. 2020

Le voguing est tendance, preuve en est les soirées consacrées qui fleurissent dans les clubs cool des grandes villes européennes. Un temps connue du grand public grâce au documentaire Paris is burning plus que par l’aura de Madonna, et avant de tomber près de trente ans dans l’oubli, cette danse inspirée des couvertures de Vogue jouit depuis quelques années d’un regain d’intérêt, et tend même à s’imposer comme une expression privilégiée au sein des milieux queer. Au risque, sempiternel, d’épuiser la portée corrosive d’un style venu des marges.

 

Retour aux singulières

C’est là pourtant, dans l’intimité des « maisons » – comme on appelle les groupe de danseur.e.s – que Mathilde Delahaye est allée trouver ses stratégies de survie. Dans Nickel, fable alarmiste qui prend place dans les bas-fonds d’un atelier sidérurgique, l’existence semble plus sombre que jamais. Introduit à travers le récit d’une ville broyée par l’activité industrielle, le plateau révèle l’espace encombré et mal éclairé d’une salle des machines. L’histoire fictionnelle, d’abord portée par un grand gaillard en survêtement venu de la salle, se prolonge par la projection du récit sur un écran tendu en avant-scène. L’interface de fortune cadre le champ, et semble projeter sur le plateau l’archive documentaire d’un film en train de se faire. Le battement des marteaux se mue en beat électronique, une communauté de danseur.e.s sort de l’ombre et s’agite en rythme. La narration, d’abord explicite et descriptive, laisse place à l’éloquence des corps synchronisés. Le monde de l’usine, à l’image de l’ouvrier que l’on aura vu fondre sous une coulée de nickel, disparaît devant les vagues nerveuses de la communauté silencieuse, et scelle le lien entre la révolte ouvrière et celle de la nuit. Une seconde caméra, cette fois bien réelle, viendra compléter le jeu des écrans.

Par une nouvelle projection à l’avant-scène, Nickel nous entraîne dans l’intimité d’un groupe de vogueur.e.s. Depuis leur refuge, une loge en verre perchée à quelques mètres du sol, la bande partage anecdotes et conseils beauté, analyses politiques et récits oniriques. L’humour et la bienveillance tranquille de l’échange, de même que la retranscription de la scène filmée, en gros plan et en noir et blanc, fait fi des cloisons de verre au profit d’une convivialité inclusive. Calées dans leur abri de fortune, les divas apprêtées s’amusent de leur homosexualité, du monde dévasté et de cette fâcheuse tendance à vouloir politiser les opprimé.e.s. La mise en abyme fait sourire, contraint à reconsidérer la solidarité de la communauté approchée. Au plateau, la loge surélevée domine en tour de contrôle un territoire hostile et mystérieux, entre l’arrière-cour d’une casse-auto et les décors de Jurassik Park qui auraient pris l’eau. Cheap, crade et glauque, ce triste décor renforce l’attraction du nid humain bâti en surplomb.

 

Cohérence des marges

En approchant les coulisses du voguing par le biais des individus qui le portent, Mathilde Delahaye donne à éprouver la convivialité du milieu au lieu de l’épuiser par le verbe. Plutôt qu’un reportage à sensation, la « maison » de Nickel se pose en bouffée d’air dans un monde asphyxié. À la tristesse d’un microcosme en plastique, les danseur.e.s offrent le tableau majestueux d’une famille choisie, dont on finit par se sentir faire partie. L’optimisme, alors, se rappelle en première arme politique. Mais si la metteuse en scène signe ici une création généreuse et dynamique, aux compositions scénographiques captivantes, difficile d’oublier, depuis la salle du Nouveau Théâtre de Montreuil, que le spectacle se joue justement sur un territoire en pleine gentrification. Où le queer washing, dans les clubs de la ville comme dans toute la périphérie parisienne, contribue lui aussi à l’attractivité perverse des anciens quartiers populaires. L’occasion, après la trêve intimiste, de revenir avec entrain sur le terrain de la réflexion collective.

 

> Nickel de Mathilde Delahaye, jusqu’au 1er février au Nouveau Théâtre de Montreuil; du 26 au 27 mars au Domaine d'O, Montpellier; du 1er au 2 avril au CDN de Normandie, Rouen: du 27 avril au 7 mai au TNS, Strasbourg.