© Simon Gosselin.
Critiques Théâtre

Le Nid de cendres

Entrelaçant adroitement notre monde occidental en ruines et un univers parallèle tout droit sorti d’un conte de fées, l’épopée théâtrale du Nid de Cendres atteint son objectif ambitieux : nous démontrer que les histoires ont le pouvoir de changer le monde.

Par Copélia Mainardi publié le 4 mars 2019

 

Est-il encore possible de comprendre le monde d’aujourd’hui sans convoquer les symboles et histoires d’antan ? À cette question, Simon Falguières, 30 ans, metteur en scène, auteur et acteur, répond en signant une traversée de six heures, ode aux contes millénaires et aux faiseurs d’histoires de tout temps - de Homère à Shakespeare en passant par Sophocle. Chambre d’échos qui résonne d’hommages à des temps immémoriaux, le texte n’en est pas moins résolument contemporain et ancré dans le présent. La petite troupe-famille qui arbore fièrement le fronton « au théâtre des campagnes » potasse son répertoire dans n’importe quelles conditions, arpentant le territoire en répétant sans relâche les textes classiques ; le jeune Didi, à qui on ne confie que les petits rôles, déclame la partition d’Oreste en secret, on traverse le pays au rythme d’Œdipe-Roi, on convoque le spectre du père d’Hamlet pour résoudre d’autres tensions filiales. Au-delà du rappel de l’importance des histoires, sont aussi dénoncés l’échec profond de récits de la modernité et l’absence d’imaginaires autres qui proposent une alternative au capitalisme, autant de manques que cette mise en abyme tente de pallier par ces récits qui pansent et guérissent.

 

Épopée

Le Nid de Cendres raconte l’histoire de deux mondes. Ou d’une « pomme coupée en deux, deux moitiés qui flottent sur l’océan de la marmite à confiture ». D’un côté Gabriel, né dans un Occident en ruines, monde en flammes où la révolte gronde, de l’autre la princesse Anne, héroïne du royaume des contes, destinée à prendre la mer pour sauver la reine qui se meurt. Grâce à une douche de lumière, au son d’un tambour où lorsque les acteurs enfilent leurs costumes d’époques, le spectateur passe d’un espace-temps à un autre. Car ces deux mondes se côtoient. Ainsi, l’activité frénétique d’un hôpital débordé en Occident peut se trouver subitement gelée pour que le roi et la reine des contes puissent apparaître en avant-scène et introduire leur histoire.

p. Simon Gosselin

Pour mener cette aventure à bien, il faudra traverser ; la mer, l’horizon et les limbes, le pays, le temps qui passe. Tel est le remède à ce « nid de cendres » dont la grisaille unifie tout et empêche de distinguer l’horizon. Ici, le théâtre opère en balayant les repères habituels et en multipliant les passages et les mobilités. Monté dans le jardin du village charentais de Magnac, le spectacle s’est adapté au plateau traditionnel tout en conservant une précieuse simplicité et une habilité à jongler avec les codes et les conditions.

Une seule « boîte à outils » définit ainsi lignes, espaces et codes de jeu. Le principe n’est pas nouveau mais n’a rien perdu de sa valeur : plus l’image est simple, plus elle est puissante. Un drap blanc tendu peut être un lit d’appoint pour un accouchement dans un hôpital de fortune ; il figure aussi le radeau sur lequel la princesse Anne prend la mer avec son équipage féminin. Le décor repose sur des structures roulantes entièrement modulables qui permettent de construire, défaire et recomposer une grande variété de tableaux : l’intérieur d’un appartement aux murs gris-cendre, la roulotte itinérante de la troupe, voire parfois de simples espaces creux dont seule l’arche principale demeure. Aucune volonté de dissimuler rouages et machineries ; le plateau est entièrement mis à nu - et les coulisses supprimées - dans une volonté d’exhibition totale de sa beauté brute. C’est une ligne de crête étroite mais qui se tient, combinant refus d’artifice théâtral et volonté d’artifice romanesque, et loin de nuire à l’illusion de l’histoire, cette manière d’aller droit au but renforce l’ancrage dans l’imaginaire du conte, insuffle la magie ; pour griffonner à la hâte sur un bout de papier, il suffit de l’approcher de ses lèvres et d’y chuchoter le message.

Il ne reste plus qu’à se laisser embarquer dans ce voyage entre ciel terre et mer, à bord de cette utopie rêveuse qui plante des graines de réflexion sociale et politique sans forcément les regarder grandir, car le poétique prime toujours sur le discursif, sans ambition de résolution finale. Et il paraît important que cette démarche gourmande ait aussi sa place sur des scènes nationales ; joli geste de la part du Théâtre du Nord qui a pris le risque et permis à cette forme de se montrer et de révéler sa nécessité.

 

> Le 9 mars au Théâtre Le Tangram à Évreux-Louviers

> Tournée à l’automne prochain (Rouen, Caen, Alençon, Dieppe, Cherbourg, Angoulême)