Nocturno de Leonor Leal © Óscar Romero

Nocturno

Avec Nocturno, Leonor Leal, figure minimaliste du flamenco contemporain, brise les codes avec élégance sans pour autant prétendre réformer le genre.

Par Nicolas Villodre publié le 21 janv. 2019

Des artistes femmes en pantalon, on en a vu. Par exemple, l’héroïne du film muet Girls in Tails en 1926 de Karin Swanström interprétée par Magda Holm, et pour ce qui est de la danse andalouse Carmen Amaya dans Embrujo del fandango (1941) de Jean Angelo. La danseuse-chorégraphe Leonor Leal au Festival Flamenco de Nîmes, ne cherche pas à se comparer à son illustre devancière. Elle prend comme modèles des postmodernes comme Yvonne Rainer et Trisha Brown ou, le danseur de flamenco contemporain Mario Maya dont elle retient la finesse de ligne et la clarté expressive.

Le minimalisme de sa pièce en aura dérouté plus d’un. Certains spécialistes, puristes, plus ou moins rigoristes n’ont pas été convaincus par une performance pourtant menée tambour battant. Comme si la bulería, un palo – forme musicale du flamenco – le plus festif qui soit, comptait pour elle plus que tout autre, et du même coup les absorbait sans pour autant les pasticher. On a craint, après un début de toute beauté, que la pièce verse dans l’anecdotique, dans le cartoonesque ou qu’elle se rapproche de certaines pièces de Système Castafiore dans les années 1990. Mais vite, on s’est pris au jeu, Nocturno n’a rien de crépusculaire ou de ténébreux.

Le spectacle débute à l’heure dite, l’éclairage de salle encore allumé. La danseuse joue la songeuse plongée dans la lecture d’un tapuscrit posée sur ses genoux, sagement assise, côté cour, vêtue d’un pantalon noir évasé à taille haute et d’une chemise immaculée, les cheveux comme des ailes de corbeau formant un casque. Elle tourne la tête en direction de l’orchestre et fait mine de découvrir le public, les choses plus ou moins sérieuses commencent avec l’extinction des feux. Leonor Leal se livre à de mini-actions, arpente la scène, ramasse des objets qui y traînent : une bouteille d’anis, un tambourin, des maillets. Arrive le tocaor, Alfredo Lagos, qui s’assoit sur la chaise du fond, puis entre en dernier le percussionniste, Antonio Moreno.

 

Nocturno de Leonor Leal p.Tristan Perez-Martin

 

Leonor Leal nous gratifie d’un remarquable solo, accompagnée par la version guitaristique de l’Aria des Variations Goldberg de Bach magistralement transposée par Alfredo Lagos. La chorégraphe ne prétend pas réformer le flamenco, comme l’ont fait Israel Galván dans une ligne brisée qui va de Vicente Escudero à Mario Maya, en passant par Antonio Gades ou Rocío Molina. Elle ne vise ni l’effet virtuose ni la performance athlétique, bien qu’elle fasse preuve de tempérament. Forgée par le classique, sa technique est sans faille, sa gestuelle, juste et élégante, ses enchaînements, limpides. Elle dit le plus avec le moins et l’essentiel sans avoir besoin ni de scénographie et ni d’un supplément de dramaturgie théâtrale.

Des dessins blancs sur fond noir ponctuent la suite d’événements gestuels et sonores. L’épatant percussionniste se mêle de la partie et développe avec la claquettiste une surenchère rythmique, en manquant presque de lui voler la vedette.

À la poésie de la variation initiale succède l’art exigeant de l’humour. Tandis que le maestro des six-cordes reste imperturbable ou plaque de-ci de-là des accords façon Nile Rodgers, le duo percussif fait feu de tout bois. Durant cette bataille se produisent des gags efficaces et la sonorisation du taconeo – martèlement de talons – et des claquettes, assurée par Manu Mañaca, est impeccable. La soirée s’achève en douceur, sur une berceuse castillane du nord de la péninsule, chantonnée a cappella par la danseuse.

 

> Nocturno de Leonor Leal a eu lieu le 16 janvier dans le cadre du Festival Flamenco à Nîmes