<i>Shock Corridor</i> de Mathieu Bauer Shock Corridor de Mathieu Bauer © p. Jean-Louis Fernandez
Critiques Théâtre musical

Noir théâtre

Mais qui a tué Slone, le malade de l’hôpital psychiatrique ? Johnny va-t-il réussir à trouver le meurtrier ? Adapté du film Shock Corridor de l’américain Samuel Fuller (1963), Mathieu Bauer dresse un spectacle musical plein de suspense, mêlant ambiance de piano-bar enfumé, ascétisme hospitalier et gimmicks cinématographiques.

Par Emmanuelle Tonnerre publié le 22 janv. 2017

Musique angoissante de cordes frottées, lumières blafardes qui s’ouvrent sur Mr. Fuller lui-même. Gros cigare à la bouche, assis en bord de scène avec la nonchalance de celui qui en a vu, des décors et des acteurs, il répond aux questions posées par deux narratrices dans un dispositif d’interview : le cinéma avec un grand C, sa carrière, le journalisme… et son film, Shock Corridor, sorti en 1963. Le héros de ce dernier, Johnny Barrett, convoite le prestigieux prix Pulitzer et s’est mis en tête d’enquêter sur l’assassinat de Slone, patient d’un hôpital psychiatrique, dans lequel il est mort. Le plan du journaliste, qui fonctionne rapidement : se faire interner dans l’établissement sur dénonciation de sa sœur (qui est en fait sa petite amie) pour inceste, et mener l’enquête en interrogeant un par un les malades témoins du crime.

Les scènes se succèdent en alternant les commentaires de Fuller (comme un making-of) et des digressions, des flashbacks ou des analyses psychologiques de la part des personnages eux-mêmes. Dans un jeu d’aller-retour, le réalisateur déploie ainsi ses idées, commentant ses choix de décor, l’histoire de la réalisation du film et les traits de ses personnages, transposant l’espace du film au plateau, la pellicule du Shock Corridor de 1963 à celui, éphémère, en train de se faire sous nos yeux. C’est sur ce procédé de distanciation, structuré par un rythme très séquencé que repose toute la force de la pièce. La dynamique du cinéma est transposée à la scène et bourrée de ressorts brechtiens.

 

« Le cinéma, c’est l’émotion » - S. Fuller

Un cabaret, un hôpital psychiatrique, un bureau… Le profond plateau de la salle Maria Casarès, fragmenté en différents lieux-clé, est surplombé par une petite scène où sont installés deux musiciens, garants enthousiastes de cette ambiance noire si singulière. La composition sonore complexe construit le rythme, les suspenses, les émotions et les ambiances. Dans l’hôpital psychiatrique, Johnny est accueilli par une caricature de psychiatre sadique qui représente toute l’agressivité inquisitrice de la médecine et une idée désuète du progrès scientifique en matière de santé mentale. Avec son costume, sa raie sur le côté, ses grosses lunettes et ses « Mmmhhhmmmmm » ce savant fou est à la fois celui qui mène l’interrogatoire, qui punit et qui conseille : de la camisole chimique qui plonge le héros dans la torpeur et le malaise, aux électrochocs qui le rapprochent de la folie, compliquant la résolution de son enquête.

Une réflexion sur le rapport de l’institution médicale à la folie qui accompagne la déliquescence du héros dans son enquête : Johnny Barrett l’ambitieux journaliste, lucide et rationnel, se laisse embarquer dans la psychose qu’il a fabriqué de toute pièce.

 

> Shock Corridor de Mathieu Bauer, du 10 janvier au 4 février au Nouveau théâtre de Montreuil