© Manuel Peskine.
Critiques Théâtre

Notre Parole

La communication aurait mangé notre parole. À partir d’un article de Valère Novarina, le metteur en scène Cédric Orain décortique les discours pour essayer de comprendre ce que parler veut dire.

publié le 11 févr. 2019

 

Avant, et c’était il n’y a pas si longtemps, les poètes écrivaient parfois dans les journaux. En 1988, l’inquiétude de Valère Novarina concernant le dévoiement de notre « parole » par les médias et le règne de la communication se retrouve donc imprimée entre les pages de Libération. Lancé comme une oraison narquoise à la télévision, « Cathédrale du XXe siècle », l’article est un vibrant réquisitoire pour la part de mystère contenu dans l’acte de parler : « Celui qui nous parle vraiment nous informe peut-être sur lui et sur le monde, mais il y a surtout, au centre invisible de sa parole, l’étonnement d’avoir des mots. Dans toute vraie parole, il y a quelque chose qui s’offre, en muet, et qui est comme le mystère même de parler. » Bien qu’il ne soit pas proprement théâtral, on ne s’étonnera donc pas que Cédric Orain ait décidé de se saisir de ce texte comme point de départ de sa nouvelle création. Quel lieu mieux rêvé qu’un plateau de théâtre pour se demander ce que parler veut dire ?

En une petite heure et un rythme impeccablement maîtrisé, le metteur en scène s’aventure donc dans un montage d'écrits novariniens pour déplier une infinité de posture de discours, enchâssées les unes dans les autres : marathon absurde de flash info, point météo, clichés de répliques théâtrales, emphase spectaculaire, déclaration d’amour, homélie… Devant le cube bleuté et futuriste de la Sainte-Chapelle télévision, Olav Benestvedt, en narrateur-télévangéliste lance les hostilités, bien vite rejoint par Céline Milliat Baumgartner et Rodolphe Poulain, qui, dans leur costume de présentateurs, se jettent corps et âme dans ce « petit rythme court à deux temps » qui façonne le souffle médiatique.

 

La grogne et le sacré

Dans ce règne, il arrive pourtant que quelque chose déborde. Dans son article, Novarina évoque ainsi l’apparition soudaine d’une parole « autre » à la télévision – à savoir celle de l’ex otage Jean-Paul Kauffmann. Difficile alors, de ne pas penser à celle des Gilets jaunes, balayée d’un simple qualificatif, puisque c’est une « grogne », méprisée sur les plateaux télévisions, car ne maîtrisant pas les codes, ou disqualifiée parce que trop élaborée. On se souviendra de la séquence, déjà mythique, de BFM TV : « Vous êtes un faux gilet jaune. »

Dans la mise en scène de Cédric Orain, c’est dans la langue et dans le corps que ça vient résister. Pas magistralement lent, silhouette élancée et halo surréaliste, Olav Benestvedt traverse la pièce comme une énigme et son mystère ne fait que s’épaissir. Mage halluciné, il est celui qui refuse l’emballement de la machine médiatique qui « parle toute seule ». Il personnifie une double énigme : celle de ce qui se soustraira toujours au pouvoir des mots ; et celle du sens qui se fait à travers eux, malgré tout, quand rien ne veut plus rien dire.

 

> Notre parole de Cédric Orain, d’après Valère Novarina, du 11 février au 2 mars au Théâtre de la Cité internationale, Paris