O Banquete de Ana Pi © Samuel Akinrul

O Banquete

Après avoir sondé les liens entre la couleur bleue et la couleur noire dans NoirBLUE, la chorégraphe Ana Pi voit rouge aux Plateaux de La Briqueterie, dans le Val de Marne. Des ustensiles de cuisine aux vêtements des trois performeuses, sa dernière création O Banquete se pare de reflets sanguins et de sentiments ardents.

Par Marie Pons publié le 3 oct. 2019

C’est Ana Pi qui apparaît d’abord, short en velours grenat, boucles d’oreilles dorées en forme de piments. Elle traverse le plateau qui ressemble à une cuisine provisoire, installée dans l’une des vastes salles du MAC VAL, le musée d'art contemporain du Val de Marne. Sa présence, toujours intense, est habitée de sentiments changeants : inquiétude, effroi, colère profonde ou joie éclatante.

Puis une acolyte arrive, Maria Fernanda Novo, professeure-docteure en philosophie. Elle se place aux fourneaux et entame une chorégraphie de gestes de dînette, tournant les cuillères dans les marmites ou frappant un rythme sur les casseroles. Enfin, Mylia Mary, tante paternelle d’Ana Pi, vient compléter le trio de sa présence lumineuse. Elle se présente d’abord de dos, un long moment, esquisse quelques pas de samba, puis entre dans un jeu avec les deux autres femmes, où l’humour et une grande tendresse prévalent.

 

Bouillon confiant

Annoncée comme une pièce sur l’amour créée d’après le texte du Banquet de Platon, O Banquete donne d’abord à imaginer l’invisible, tout ce qui a entouré, précédé le temps de la performance. On imagine les discussions vives autour du texte du Banquet, on pense à elles trois en train de cuisiner ensemble, peut-être au Brésil, à se raconter des histoires tout en ayant les mains occupées à former des coxinhas, les croquettes végétariennes qu’elles préparent et dégustent vers la fin de la performance. Un peu comme si ce qui nous arrivait là était la réduction d’un grand bouillon qui aurait cuit longtemps à feu doux, dans lequel chacune a apporté ses ingrédients.

Jusque là, aucune d’elles n’a pris la parole. Et pourtant, on a le sentiment qu’elles nous racontent beaucoup. La cuisine induit un espace de confidences possibles et la performance tient dans des modulations subtiles, au fil de leurs sourires échangés ou de leurs sourcils froncés. O Banquete est aussi une chorégraphie faite de gestes à la fois précis et polysémiques, comme lorsque Ana Pi se met à cuire dans une casserole un morceau de plastique rouge, qu’elle nous a désigné comme étant son coeur. C’est une ligne de force du travail de la chorégraphe, de rassembler en un même endroit plusieurs histoires et présences, pas forcément toutes saisissables.

 

La résistance en infusion

Comme une toile tendue par tous ces éléments en présence, le Brésil est là. Dans la roda de samba revisitée par la création sonore d’Aishá Lourenço, accompagnant chaque geste et pas de danse, dans la recette qu’elles préparent et dans la chanson qu'elles murmurent à l'unisson pour finir. Les paroles parlent de flèches empoisonnées qui n'atteindront pas un cœur protégé par l'amour. Ana Pi a créé une pièce à la force ambivalente, d’un rouge à la fois doux et puissant, qui résiste contre un contexte politique. Sans pour autant attaquer de front.

O Banquete est une invitation à faire dialoguer le savant et le quotidien, la nourriture et la philosophie, la danse et la résistance. La pièce transmet un sentiment complexe, mélange de solidarité et de sororité, un geste de transmission et d'amour pour l'autre, qui émane d’un foyer joyeux. Mais à la façon dont Ana Pi scrute parfois de côté pour voir ce qui menace, l’inquiétude n’est jamais loin.

 

> O Banquete de Ana Pi a été présenté le 20 septembre au MAC VAL à Vitry-sur-seine, dans le cadre des Plateaux de la Briqueterie CDCN du Val de Marne