Drift, Cindy van Acker. © Louise Roy.

Ombres portées

Cindy VAN ACKER

Drift au CND de Pantin

Dans sa dernière création, présentée au CND de Pantin dans le cadre des Rencontres chorégraphiques, la chorégraphe belge signe un duo dans lequel les silhouettes tracent des lignes de force à travers la scène.

 
Par Pascaline Vallée publié le 12 mai 2014

Deux ombres. Peu à peu, les silhouettes des danseuses décomposent ce que l'on croyait mobilier de scène, composant des formes qui deviennent les supports de leurs mouvements. Une évolution lente et contrôlée, mais comme guidée par une fatalité immuable. Devant Drift, la dernière pièce de Cindy Van Acker, on se demande qui des deux femmes, du décor ou de la lumière mène la danse. Influencée par Myriam Gourfink, avec qui elle a collaboré, la chorégraphe sait utiliser le micro-mouvement, mais elle parvient surtout à animer tout l'espace de la scène, faisant se dégager de l'ensemble une sorte de force tellurique.

Tirer des lignes

« Drift » : le mot, qui veut dire « dérive » en anglais, et « colère » ou « ardeur » en néerlandais, l'a séduite parce qu'il évoque une « force intérieure », « ce qui porte et est emporté ». Des termes qui s'appliquent aussi à sa manière de composer la danse. « Quand je crée, explique-t-elle, je ne sais pas pourquoi c'est ce mouvement et pas un autre, mais je sens que c'est juste. » Juste comme peut l'être une ligne droite tracée d'un point à un autre. « Mentalement, énergétiquement, nous tirons des lignes dans l'espace », poursuit-elle. « Ce qui fait naître une perception dans le même rapport qu'avec la géométrie. » Et la chorégraphe de citer Tim Ingold, qui, dans Une Brève histoire des lignes, en distingue de toutes sortes : traces, moments dynamiques... « Dans mon travail, renchérit Cindy Van Acker, l'identité du mouvement se crée à la base par les lignes. Elles se posent dans l'espace, sur nos corps... »

Pour Helder, en 2013, elle avait décidé de surligner les lignes tracées par le corps de la danseuse Stéphanie Bayle à grands coups de peinture bleue ou rouge. « Quand j'ai commencé à créer cette pièce, je voyais des lignes, des formes, très clairement et j'avais envie de les faire ressortir. Quand ce corps était posé en triangle, j'avais envie de montrer ce que je voyais. »

La lumière comme matière

Des lignes vivantes donc. Tout comme la lumière, qui tient un rôle important dans ses pièces. En 2009, dans les soli Obtus et Nixe, les néons placés au sol diffusaient leur lumière orangée ou blanche, dans laquelle l'interprète dessinait ses mouvements. Dans la scénographie (signée Victor Roy) de Drift, les sources sont multiples. D'un contre-jour près du sol, on passe progressivement à de grandes formes géométriques lumineuses et mouvantes, devant et avec lesquelles évoluent Cindy Van Acker et Tamara Bacci.

« J'aime beaucoup la lumière blanche, celle qui tend le plus possible vers la lumière du jour » , reprend la chorégraphe. « Mais ce qui était très beau ici, ça a été de créer le noir sur le noir, des cubes de la scénographies à nos vêtements, à l'espace, seules nos peaux blanches se distinguant. » Ce ton sur ton permet de transformer l'espace avec la lumière, sans l'interférence de la couleur.

Les formes géométriques, très présentes dans ses chorégraphies, se sont de plus en plus nourries d'une force interne. « La densité augmente en quelque sorte » , analyse-t-elle. « Plus ça devient minimaliste et abstrait et plus ça se condense. Plus il y a de l'émotion aussi. » On pense irrémédiablement aux toiles de Malevitch, à son Carré noir sur fond blanc qui pourrait se dessiner dans les cubes mobiles de Drift. « J'aime beaucoup Malevitch... C'est fou quand on se retrouve devant une peinture, ce n'est qu'un carré gris et une émotion monte toute seule, c'est fort. » « Voguez à ma suite dans l'espace sans fin », invitait la figure du suprématisme. Avec Drift, le voyage est assuré.

Drift, de Cindy Van Acker, du 14 au 16 mai au Centre national de la danse, Pantin (dans le cadre des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis).