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Omda Show

Dans son dernier solo, Imed Jemaa se livre à un bilan chorégraphié de sa carrière. Un état des lieux tragicomique de la condition de danseur en Tunisie.

Par Thomas Ancona-Léger

 

Vautré dans un fauteuil élimé, Imed Jemaa prend un bain de pied, et se gratte le nombril. En fond sonore, l’éternelle Oum Kalthoum chante cet amour qu’elle « goute grain par grain », à l’image des pépites de tournesol que le chorégraphe recrache négligemment sur le plateau. Puis après s’être essuyé les pieds avec un zèle qui frise la maniaquerie, l’homme se lève et entame quelques entrechats spasmodiques. Ainsi commence Omda show, sous les applaudissements d’une foule invisible ; la même qui depuis un demi-siècle salue la montée de la diva égyptienne, toujours à la 20e minutes de Enta Omri.

Le danseur tunisien lui, a connu ses premiers applaudissements il y a plus de 25 ans, en France. En 1992 il remporte le Grand prix des Rencontres de Bagnolet avec Nuit blanche, ce qui le fait rentrer dans le cercle des chorégraphes bankables. Pourtant, malgré un travail acharné pour la reconnaissance de sa discipline dans son pays, il reste en marge des circuits institutionnels de la culture, se heurte au clientélisme des réseaux de la diplomatie culturelle et à l’absence de statut pour les danseurs professionnels en Tunisie. D’où le sentiment à la fois amer et désabusé qui se dégage de ses créations. Il y avait de ça dans Public, une de ses dernières pièces montrée à El Teatro, devenu depuis quelques années son fief dans la capitale tunisienne. Il y a toujours de ça dans Omda show sorte de testament artistique dans lequel l’artiste dresse un bilan chorégraphié de sa carrière.

 

 

Omda, ou l’équivalent du maire dans la terminologie juridique tunisienne – le représentant de la plus petite entité administrative du territoire – à l’instar de la dance contemporaine, parent pauvre de la culture en Tunisie, dont Imed Jemaa est, selon l’expression consacrée, « un des pionniers ». Dans ce solo à mi-chemin entre danse et théâtre, on croise l’ensemble des thématiques qui traversent son travail. La question de l’indépendance de l’artiste vis-à-vis du public, des pouvoirs publics et des médias ; la dénonciation des « charlatans » qui galvaudent l’esprit artistique... Imed Jemaa l’exprime avec son corps, dans des gestes humbles, d’une infinie tendresse. Mais également avec sa voix, dans de longs moments parlés qui le voient discourir seul face micro à grand renfort de références artistico-intellectuelles.

Le reste du temps, sa prestation alterne des tableaux de la vie quotidienne dans un registre quasi clownesque qui frôle parfois le pathétique. On le retrouve presque incontinent cherchant désespérément à uriner dans un coin, comme s’il ne trouvait aucun réceptacle à son épanchement artistique. Une seconde après, il est à genoux, dans une posture où l’on devine l’humiliation qu’implique la mendicité des subventions. Puis enfin à quatre pattes, un bouquet de jasmin coincé entre les fesses… Comble du pathos, dans une surprenante séance de diapo sur fond de piano larmoyant, il nous exhibe quelques photos d’enfance entrecoupées de coupures de presses attestant de sa gloire passée.

« On dit que les artistes ont une sorte de flamme dans le ventre qui les pousse à faire de demain un jour un peu meilleur que le précédent ; chez moi la flamme s’est éteinte » affirme tranquillement le danseur devant son public. On ne saisira jamais assez le caractère dramatique d’une telle confession, même si ici Imed Jemaa la désamorce grâce à un de ces dispositifs tragicomiques dont il a le secret. Arguons plutôt que sa flamme se nourrit aujourd’hui d’autres combustibles, un carburant hautement inflammable constitué par l’essence même de la condition de danseur en Tunisie.

 

> Omda Show d'Imed Jemaa a été présenté le 21 avril à l'Institut du monde arabe, dans le cadre du Printemps de la danse arabe.