Non alignés de Aurélien Froment © courtesy galerie Marcelle Alix
Critiques Danse arts visuels

On danse ?

Telle une invitation à se mettre en mouvement, le Mucem à Marseille apporte avec On danse ? une réponse kaléidoscopique aux grandes expositions qui ont fait entrer, peut être pour toujours, la danse dans les musées.

Par Léa Poiré publié le 31 janv. 2019

Huit ans après l’exposition thématique Danser sa vie qui a fait acte au Centre Pompidou, le Mucem semble y répondre par deux petits mots et une ponctuation. On danse ? du duo de commissaires d’exposition Amélie Couillaud et Émilie Girard, est une exposition à double entrée qui interroge autant l’invitation à danser que le moment où la danse commence.

Plongés dans le noir, c’est le son puis l’image qui accueille le visiteur. À l’écran William Forsythe avec son habituelle sobriété rend visible les intentions de ses mouvements par des traits blancs ajoutés en post-production. En s’avançant dans l’espace, d’autres sources lumineuses attirent le regard, ce n’est pas un seul mais plusieurs écrans qui s’activent de concert. Dans On danse ? à la manière d’une chaîne d’information en continu, un flux se déverse simultanément sur tous supports : iPads, télévisions, surface de projection faite de fils à traverser ou écrans diffractés par des miroirs. Mais, On danse ? n’est pas pour autant une exposition de vidéos, elle s’apparente davantage à une collection de six heures de matériel – vidéo, sons, et textes – qui rend presque impossible une visite exhaustive.

 

Lectures from improvisation de William Forsythe

 

De temps en temps l’image vidéo est interrompue par des respirations : Dominique Petitgand et ses enregistrement sonores – des voix saisies sur le vif qui racontent les presques riens du quotidien – tapissent l’espace en faisant taire les images ; quand une sélection de citations s’affichent parfois à l’écran, en silence.

On se laisse donc aller, presque paresseusement à la sélection faite pour nous. Dans un environnement entièrement recouvert de moquette noire, aux allures tantôt de club, de cabaret, de terrain de jeu ou même de salon ordinaire, il convient au visiteur de chercher refuge dans l’obscurité et choisir allègrement entre s’allonger sur une pente, se terrer dans un recoin, grimper sur les modules ou tester les balançoires. On retrouve là une habitude prise au théâtre ou au cinéma, s’asseoir devant une scène, à ceci près que dans la scénographie imaginée par Cécile Degos, les surfaces d’observations sont atomisées dans l’espace, les spectateurs individualisés.

 

Danses de société

« On a voulu approcher la danse comme fait de société, dans sa capacité [...] à révéler des structures sociales entre les hommes, les cultures » raconte Amélie Couillaud avant de laisser sa collaboratrice Émilie Girard poursuivre : « d’autant que le Mucem a comme ancêtre le musée des arts et traditions populaires, et la danse a toujours été un de ses centres d'intérêts. Dans les années 1960, le fondateur du musée a créé un département dédié qui a eu peu de moyens mais qui a documenté les pratiques. »

Pratique de société, c’est la danse qui se joue hors des théâtres qui intéresse notre duo, mais avec qui la danser ? Face à un extrait d’une autre époque, cette question qui se posait à l’entrée de la salle nous revient. Dans La Révolution du dansage, un couple de Québécois raconte comment la répression religieuse leur interdisait en 1976 de danser entre filles et garçons, « pas de collage » nous disent-ils. L’interdiction est aussitôt levée par Jean-Luc Godard et sa séquence de charleston filmée dans un bar avec trois acolytes mixtes et rieurs sortis du film Bande à part. Le montage entre les vidéos, tantôt en rupture tantôt en filiation, est l’arme du discours, et guide le sens des images. On danse ? n’apporte ainsi pas de réponse univoque, mais à la manière de Trisha Brown, accumule les alternatives : on danse seul, avec et parfois contre les autres. « La danse n’est pas seulement festive et fédératrice, des choses grincent, certaines danses communautaires sont excluantes, un défilé militaire en boucle gomme l’individualité, une danse de couple peut mal tourner, la danse n’est pas seulement décorative » complètent les deux commissaires.

 

Oser le dépouillement

Une exposition muséale peut-elle résister à la tentation de l’objet ? Si On danse ? se démarque en refusant l’angle historique souvent privilégié par les lieux de conservation, elle expose cependant comme par obligation cinq objets répartis dans l’espace.

Une petite sculpture d’un jeune homme en chemise bleue de Tomoaki Suzuki patiente à l’entrée. Trois objets de la collection du Mucem – un tambour chamanique, un ghettoblaster, un éventail et chaussures de Mistinguett, danseuse et chanteuse de revue des années 1930 – ont été placés sous vitres, quand un volatile plumeau de William Forsythe Towards the Diagnostic Gaze met au défi le visiteur avec sa consigne « tenir l’objet absolument immobile » gravée dans un socle de pierre. Mis à l’écart et à la marge, on pourra questionner la nécessité de ces rares objets face au flux presque intarissable de vidéos. Les commissaires, elles, redoutent l’effet inverse. « Le manque d’objets va peut être se faire sentir. On voulait qu’il n’y ait pas que des films, on souhaitait une matérialité sous la forme de clins d’œils, pour manifester la présence de danseurs sans pour autant avoir des corps. »

 

Toward the Diagnostic Gaze de William Forsythe p. Julian Gabriel Richter

 

En bannissant la présence de performeurs professionnels dans l’espace, les deux commissaires s’écartent du même coup d’une habitude trop souvent prise dans les expositions de danse. Les corps sont ceux du quotidien, ceux des visiteurs assis, allongés ou en déplacement entre les écrans. Alors, On danse ? fait résonner par cette entremise les années 1990, celles de la non-danse et son rejet drastique de toute virtuosité. Sans trop donner d’explications l’exposition nous laisse par là comprendre que la danse peut advenir à l’improviste. « Steve Paxton est assis immobile face caméra interviewé par Becky Edmunds qui lui demande s’il danse. Il répond non et lui demande si elle veut le voir danser. Avec son regard moqueur et sans bouger il dit  : maintenant je danse Caché dans le flux, coincé entre une vidéo de mouvements de respiration et ceux d’une foule, l’extrait de 28 secondes raconté par les deux commissaires concentre l’essentiel : « La danse c’est avant tout un espace mental ».

 

> On danse ? jusqu’au 20 mai au Mucem, Marseille