<i>Pas encore</i> de Samuel Achache, Mathurin Bolze et Richard Brunel Pas encore de Samuel Achache, Mathurin Bolze et Richard Brunel © p. Jean-Louis Fernandez
Critiques festivals spectacle vivant

Orages et canicule

Le festival Ambivalence(s) présentait cette année des créations chargées de joie, d’humour et d’une légèreté plus grave. Retour sur ces quelques jours ensoleillés et orageux.

Par Flora Moricet publié le 8 juin 2017

Série de tableaux en plein air, drôles et parfois époustouflants pour Pas encore, création collective de Samuel Achache, Mathurin Bolze et Richard Brunel. Humour noir qui s’emmêle à l’absurde pour Jeanne Candel et Caroline Darchen ; douceur et rock’n’roll pour Norah Krief (dont on peut découvir ici l'interview). À Valence, la concentration de théâtre et de salles de spectacle est dense pour une ville de 60 000 habitants. On aura croisé tous les âges, un public fidèle, bienveillant et enthousiaste, devant la Comédie, entre les théâtres et sur les places. Dans cette petite canicule, on ne retient pas toujours ses larmes. La mécanique du rire s’anime cette saison d’une légère inquiétude. Retour sur quelques jours de spectacles, ensoleillés et orageux.

 

Une nostalgie joyeuse

Interpréter l’une des plus grandes chanteuses arabes Oum Kalsoum quand on ne parle pas arabe ou « presque », c’est l’heureux pari de Norah Krief. L’actrice que l’on connaissait pour sa gouaille évoque avec ce qu’elle appelle une « nostalgie joyeuse » les souvenirs d’une enfance traversée par l’exil de ses parents. « Al Atlal », poème de Ibrahim Nagi qui signifie « les ruines » en arabe est chanté avec une maîtrise et une fragilité déconcertantes. Il faut voir l’actrice se tortiller et sautiller, adolescente et gracieuse. À l’accent français de Norah Krief, on devine un travail à rebours pour retrouver une langue maternelle sinon disparue, du moins égarée. Avec pudeur enfin, la chanteuse lègue la parole à ses musiciens Frédéric Fresson, Lucien Zerrad et Mohanad Aljaramani qui à leur tour racontent l’histoire de leur exil. Une expression en arabe dit « pleurer sur les ruines ». Si le spectacle ne verse pas dans la tristesse tant l’énergie frétillante de Norah Krief la met à distance, cette expression dit un peu de certains visages à la fin de la représentation, des ruines devenues fertiles.

 

La Mécanique de l’élan

Autre tentative de défier les lois de la gravité avec fraîcheur dans un registre comique, c’est la création collective Pas encore de Samuel Achache, Mathurin Bolze et Richard Brunel. La scénographie bi-frontale montre un décor fait de bric et de broc, mêlé à une musique baroque. Pas encore s’annonce comme une tentative de créer à partir du son, d’expérimentations de souffle et de corps. Poursuivant une esthétique du raté entamée dans le travail entre Jeanne Candel et Samuel Achache (Le Crocodile trompeur/Didon et Énée ou Orfeo), Pas encore propose des tableaux moins furieux mais tout aussi burlesques. Les mouvements mécaniques se répètent jusqu’à plus de souffle : jouer de la trompette sur un petit tapis roulant sur lequel il faut revenir le plus vite possible à la manière de Charlie Chaplin. Au trivial du jeu, une image vient couper le souffle et suspendre la salle dans un moment de grâce. Le circassien Mathurin Bolze, à force de sauts de trampoline en position allongée, se met à marcher sur le mur. Si l’on regrette parfois que la création s’en tienne à la forme de l’exercice, notamment à la fin, reste qu’il plane sur Pas encore une poésie au-dessus de cet épuisement des corps.

 

Humour noir et respiration

Reliant des lieux secrets, Jeanne Candel présente Trap, une performance-parcours drôle, absurde et intriguante. Malgré son titre et une première mise en situation étroite, Trap est une création où l’on respire et où l’on rit beaucoup. Jeanne Candel commence une série de tableaux en évoquant un récit absurde dans un yaourt slave traduit par Caroline Darchen. Il est question de la Grèce antique, d’un art de la mémoire qui serait spatial et de scènes plus morbides. Le jeu des deux comédiennes est d’emblée irrésistible. S’ensuit avec Caroline Darchen un parcours secret au cours duquel la jeune femme se scotche un pistolet à la cuisse, nous demande de la protéger et face à un vigile, à l’entrée d’un immense entrepôt déclare : « Je viens pour tuer ma mère. » Difficile d’en dire plus sans compromettre la délicate mission. On conseille cependant aux futurs passagers de ne pas s’éterniser dans le sombre entrepôt sous peine de se laisser véritablement enfermer.

 

> Ambivalence(s) a eu lieu du 29 mai au 3 juin à la Comédie de Valence