© Bénédicte Le Lamer

Oratorio Pavese / L’Inconsolable

Sous le titre Oratorio Pavese / L’Inconsolable, Bénédicte Le Lamer théâtralise un des dialogues philosophiques écrits par Cesare Pavese au sortir de la guerre.

Par Nicolas Villodre

En un premier temps, le public pas même installé, deux hommes (Félix Maurin et Killian Madeleine) vêtus de robes ou tuniques transgenres, transhistoriques (dessinées par Virginie Gervaise), miment les combattants d’une guerre éternelle dans un jeu enfantin où les gestes sont éloquents. Ce préambule est un indice de la teneur mythique de la pièce qui nous sera donnée à voir et à entendre. Les chutes et les glissades y sont réelles ; les armes, virtuelles ; les blessures, vite cicatrisées ; la mort, inconcevable. La bataille, sans cesse réitérée, s’accélère puis se change en affrontement. La guerre, car c’est de cela qu’il s’agit dans cette allégorie de taiseux, se déroule dans le demi-jour. Une voix féminine (celle de Bénédicte Le Lamer) se fait entendre, d’abord off, provenant du haut des gradins, qui décrit un paysage verdoyant correspondant à celui de l’Hadès. Nous est restituée partie du dialogue entre Orphée et une bacchante. Nous sont évoqués les enfers, le Cocyte et le Styx.

Entre en scène et en silence un homme sans âge (Axel Bogousslavsky) habillé d’un pull vert et d’un large pantalon en toile, appareillé de bésicles cerclées rondes, années trente, brechtiennes. D’un simple geste de la main, il déclenche une des deux platines posées au sol, côté cour, et fait jouer un vinyle d’esprit bruitiste qui produit un vrombissement. L’homme tourne le dos à l’assistance et s’éloigne lentement jusqu’au fond du plateau en faisant des gestes chimériques de semeur. La musique du 33 tours vire au rock. Advient la danse, personnifiée par un jeune gens barbu et quelque peu déplumé (Nathan Freyermuth), une gesticulation à base d’amples mouvements et d’arpentage en tous sens du vaste espace meublé sommairement, comme disait Bagouet, d’un tabouret de pianiste. Bénédicte Le Lamer forme un duo avec Nathan Freyermuth, tous deux se résolvant à l’unisson. La lumière d'Éric Fassa émane du fond, stylise les corps en contrejour, les change en épures ou en silhouettes bidimensionnelles. Le passage est plastiquement réussi. Et sensuel aussi. Les protagonistes finissent par s’allonger côte à côte, prêts à s’endormir pour un dernier sommeil.

 

Je n’ai cherché que moi-même, on ne cherche que cela

D’autres péripéties composées de micro-événements interviennent, qui rythment l’action au tempo adagio. Dans le désordre : les guerriers du prologue nous reviennent en petite tenue ; un tête-à-tête usant de bois de cerfs en guise d’armes simule duels et antagonismes en tous genres ; le danseur enlace affectueusement le vieux comédien ; ce dernier accompagne au flûtiau, et non à la lyre, un morceau de musique orchestrale ; un disque de piano arrive en fin de course et tourne à vide ; est évoqué par la comédienne le peintre Ribera et certaine scène satyrique associée à Dionysos (elle fait sans doute allusion à la toile Silène ivre) ; elle et le danseur martèlent le sol en béton ; le danseur marque la fin d’une scène ou d’un acte en faisant résonner haut et fort une clochette ; le son amplifié du tourne-disque manié de main de maître par la DJ (Marion Faure) couvre la voix de Nathan Freyermuth cherchant à communiquer verbalement du fond du plateau ; la DJ mixe les disques et montre qu’elle maîtrise aussi le scratching ; le danseur aura l’occasion de s’exprimer par son art en produisant un beau solo avec une série de petits gestes enchaînés, de vifs mouvements du tranchant des mains, des courses en diagonale à travers tout l’espace, en avant et en marche-arrière...

La pièce se boucle par son début : par le texte de Cesare Pavese que nous restituent en français et dans son intégralité les deux comédiens – Bénédicte Le Lamer étant alors assise au milieu du public, Axel Bogousslavsky faisant face à sa partenaire et à l’auditoire. Cette partie théâtrale est intéressante à double titre : pour l’interprétation subtile des deux comédiens à la diction impeccable, mis en scène dans un style qui n’a rien de naturaliste et pour la vision moderne, freudienne, existentialiste, du mythe revu par l’écrivain piémontais. Celui-ci, par l’intermédiaire de Bogousslavsky, fait notamment dire à Orphée : « Je cherchais, en pleurant, non plus Eurydice mais moi-même ». Avec très peu de moyens utilisés – ceux de la musique, du verbe et du geste –, le spectacle, parfaitement structuré, délivré, mis en espace, nous a convaincu et également touché.

 

> Oratorio Pavese / L’Inconsolable, de Bénédicte Le Lamer a été présenté à la Ménagerie de verre les 23 et 24 mars, dans le cadre du festival Étrange Cargo.